La lecture d’avis crédibles sur la nature du terrorisme islamiste, aujourd’hui symbolisé par Daech, remet en question la dominante religieuse de ces entreprises meurtrières. Ces lectures sont notamment des témoignages de personnes qui y sont allées et en sont revenues désillusionnées, l’analyse du juge Trévidic qui vient de quitter le pôle antiterrorisme après 15 années, et des articles de journalistes spécialisés tel Jason Burke pour le Guardian.

820199irakComme le dit cette conclusion d’une interview d’une certaine Nadia, convaincue par les recruteurs de Daech de trouver « le vrai islam » en Syrie, mais ayant rapidement déchanté et trouvé le moyen de rentrer en France:

« Ainsi, les jeunes femmes deviennent-elles les objets sexuels des combattants, qui par ailleurs, selon Nadia, « ont très peu de pratique de l’islam. Très peu de lecture de Coran ». Un portrait peu reluisant qu’affine ensuite la jeune femme : les djihadistes ne « vivent justement qu’avec des chants de guerre, pas des chants religieux. Des chants de guerre toute la journée. En fait ils sont plus poussés par la haine, la guerre, c’est des gens qui ont trop joué à « Call of Duty », chez eux, quand ils étaient adolescents. La plupart, ce sont des gens qui se sont convertis, qui ont connu l’islam, six mois, un an, et après ils ont vite connu la venue de Daech. Ce sont des gens qui fantasment plus sur la kalach que sur le Coran. » C’est dit. » (1)

AVT_Marc-Trevidic_3288Et pour le juge Trévidic: «Le nombre de personnes atteintes de délire jihadiste est exponentiel ! La population concernée est plus jeune, plus diverse et aussi plus imprévisible, avec des personnes qui sont à la limite de la psychopathie… mais qui auraient été dangereuses dans tous les cas, avec ou sans djihad (…). Avant, nous avions un groupe puissant en Afghanistan. Aujourd’hui, il est proche de nos frontières. Il y a aussi la facilité avec laquelle reviennent certains combattants. Et on ne savait même pas qu’ils étaient partis ! C’est le cas, à vue de nez, pour un retour sur cinq. Et, depuis un an, on constate de plus en plus de retours… Ceux qui partent faire le jihad agissent ainsi à 90 % pour des motifs personnels : pour en découdre, pour l’aventure, pour se venger, parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans la société… Et à 10 % seulement pour des convictions religieuses : l’islam radical. La religion n’est pas le moteur de ce mouvement et c’est ce qui en fait sa force. C’est pour cette même raison que placer la déradicalisation sous ce seul filtre ne pourra pas fonctionner.» (2)

Le 19 août, dans un excellent article du Guardian intitulé « There is no silver bullet: Isis, Al-Qaida and the Myth of Terrorism« , ou « Il n’y a pas de solution miracle: Daech, Al-Qaïda et le mythe du terrorisme », Jason Burke écrivait ceci:

« Daech est un hybride de rébellion, de séparatisme, de terrorisme et de criminalité, avec un enracinement profond dans l’environnement local, dans les conflits régionaux, et dans les batailles géopolitiques mettant en lien ce qui se passe à Racca ou Mosoul et les capitales d’Asie et d’Occident.

En 2015, nos gouvernements se sont dépêchés de durcir leurs législations antiterroristes et d’augmenter les pouvoirs policiers, tout comme en 2002 (après les attaques du 11 septembre 2001, ndt). A l’époque comme maintenant, les efforts pour renforcer les pouvoirs légaux des agences de sécurité et de limiter les libertés des citoyens, furent accompagnés de discours des politiques décrivant la menace en termes effrayants. Theresa May, Ministre anglaise de l’Intérieur, disait en novembre 2014 que «la menace qui nous fait face aujourd’hui et pire qu’a n’importe que moment avant ou depuis le 11 septembre». Cette déclaration était aussi extraordinaire que trompeuse. Tout comme avec Al-Qaïda auparavant, les dirigeants politiques ont systématiquement exagérés l’implication de Daech dans les violences au sein de leurs pays afin de cacher leurs propres insuffisances, ou celles de leurs prédécesseurs, et pour obtenir un support matériel, diplomatique et moral de la part de Washington. »(3)

Des psychopathes, des criminels, des incultes radicalisés, des rebelles nihilistes avec un fin verni d’islam perverti, aux mains de chefs manipulateurs capables de profiter des rapports de forces entre l’Occident, les sunnites et les chiites. Voilà l’ennemi. Enfin, cet ennemi.

Le nazisme fondait son mythe existentiel sur la loi naturelle du plus fort dominant le plus faible, et justifiait ainsi les actes des meurtriers pervers et des psychopathes recrutés sous la bannière SS. Cependant les barbus de Daech ont autant à voir avec l’islam que les fascistes hitlériens avec « l’Origine des Espèces » de Darwin. Ce qui ne veut pas dire que l’islam est en soi désirable, tout comme le darwinisme n’est pas en soi une description adéquate de l’évolution de la vie, mais il est nécessaire de distinguer les choses et, pour commencer, de les nommer précisément.

4451930_3_64a5_abou-bakr-al-baghdadiLes barbus de Daech, tout comme les nazis ou le régime nord-coréen (entre autres), sont des fascistes. Fascistes, dans le sens général: régime hautement autoritaire personnifié par un Führer, un « Great Leader » ou un Calife, peu importe le titre: la philosophie et la méthode sont du même tonneau. L’important est de traiter le problème en fonction de sa réalité propre, plutôt qu’en fonction des fantasmes et des récupérations communautaristes ou politiques. Certes, il existe des musulmans extrémistes tout comme il existe des Juifs et des catholiques extrémistes, noyant dans une religiosité abrutissante leurs complexes et frustrations existentielles, mais ces groupes sectaires ne posent pas vraiment de danger à notre société dans son ensemble – sauf, éventuellement, si la société devient suffisamment déstabilisée par ses inégalités et sa corruption pour basculer vers la religiosité ou tout autre extrémisme. Tel l’Iran en 1979.

User du terme « islamiste » pour parler d’une forme de terrorisme qui n’emprunte que quelques attributs caricaturaux à l’islam, c’est rendre quasi impossible la séparation des musulmans respectant l’islam des terroristes abusant l’islam. Le terme « islamofascisme » cher à M. Valls  ne fait, à mon avis, que renforcer ce lien alors qu’il faudrait le couper. De l’islamofascisme découle en toute logique l’islamophobie. Inventer le premier pour ensuite prétendre combattre le second, c’est vraiment le symptôme du pompier pyromane.

Parmi les dénominations historiques de régimes fascistes nous avons notamment le nazisme, le maoïsme, le stalinisme; certains ajouteraient le bushisme, le chavisme ou le castrisme parmi les prétendants mais évidemment ça se discute. Il nous faut aujourd’hui un terme pour le fascisme de Daech, l’amputant de son lien direct à l’islam afin de le nommer spécifiquement. Dachisme?

 

(1) http://www.marianne.net/syrie-on-nous-ment-les-femmes-ne-viennent-que-repos-du-guerrier-100234832.html

(2) http://www.letelegramme.fr/bretagne/le-juge-trevidic-la-religion-n-est-pas-le-moteur-du-jihad-27-06-2015-10682946.php?xtor=EREC-85-%5BPartageTT%5D-20150903-%5Barticle%5D&utm_source=PartageTT&utm_medium=e-mail&utm_campaign=PartageTT

(3) Isis is a hybrid of insurgency, separatism, terrorism and criminality, with deep roots in its immediate local environment, in broader regional conflicts and in geopolitical battles that link what happens in Raqqa or Mosul to chancelleries in capitals across Asia and the west.

In 2015, governments rushed to stiffen counter-terrorist legislation and increase police powers, just as they had in 2002. Then and now, the efforts to reinforce legal powers of security agencies and curtail the freedoms of citizens were accompanied by statements from policymakers describing the threat in blood-curdling terms. Theresa May, the British home secretary, said in November 2014that “the threat we face is now more dangerous than at any time before or since 9/11”. This was an extraordinary and misleading statement. As with al-Qaida, successive leaders around the world have systematically exaggerated the involvement of Isis in local violence in their own countries to obscure their own failings, or those of their forebears, and to obtain material, diplomatic and moral support in Washington.

 

 

 

 

3 réflexions sur “Terrorisme islamiste, le mal nommé.

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