Semer des graines de doute. Introduction.

Jean-Claude Guillebaud dans son dernier livre[1] dit au chapitre « La domination : une catégorie mutante » : Nous sommes confrontés à des systèmes. Ils sont proliférants et peu gouvernables. Ils charrient, en les mêlant de manière confuse, promesses et menaces. L’idéologie qui les habite est rarement facile à identifier. Elle est ordinairement invisible. La séduction qu’ils exercent résulte de cette intrication, toujours plus serrée, du meilleur et du pire, de la rationalité et de l’idéologie. L’économie mondiale est ainsi devenue un système. La technoscience en est un autre. L’appareil médiatique planétaire, qui s’est substitué à l’ancien journalisme, s’apparente à un système. Le cyberespace est un dispositif comparable. La même remarque peut être faite de la finance planétaire, vaste réseau hors sol dont rend assez mal compte l’expression « marchés financiers ». Ces différents systèmes posent les mêmes difficultés à la citoyenneté démocratique et aux Etats nations. Qui les gouverne vraiment ? A quels desseins obéissent-ils ? Comment départager les bienfaits qu’ils apportent et les dominations qu’ils induisent ? Où faudrait-il se poster pour leur résister ?

L’économiste keynésien américain James K. Galbraith[2] va plus loin dans la critique en considérant qu’aujourd’hui l’accumulation des pouvoirs aux mains d’intérêts privés (la finance, les grands patrons, les entreprises de haute technologie) a pour résultat la réémergence de la prédation, du comportement prédateur et de la conduite prédatrice pathologique comme traits centraux de la vie des entreprises. Cette accumulation résulte du recul de l’Etat progressiste depuis 1980, notamment en matière de réglementation. Sous G.W. Bush, l’Administration d’Etat est devenue une simple alliance de représentants des secteurs réglementés – les mines, le pétrole, les médias, les industries pharmaceutiques et agro-alimentaires – cherchant à mettre totalement à genoux le système de réglementation. Ce groupe est associé à un autre groupe, celui des individus qui regardent les activités de l’Etat comme de pures occasions de profits privés à l’échelle nationale ou internationale. Cette situation définit ce que Galbraith nomme l’Etat prédateur. La guerre en Irak tout comme la crise financière de 2008 furent d’excellents exemples de l’enracinement profond d’intérêts particuliers au sein des appareils d’Etats et de la fameuse et ô combien pertinente maxime « la privatisation des profits et la socialisation des pertes ».

Hervé Kempf fait un constat similaire dans son ouvrage sur l’oligarchie[3] : L’oligarchie ce n’est pas la dictature, c’est le gouvernement par le petit nombre des puissants. Entre eux, ils discutent, réfléchissent, s’opposent, rivalisent. Ils font « démocratie », mais entre eux, sans le peuple. Et quand la décision est prise, elle s’impose, même si l’on y met les formes en habillant avec un art consommé la procédure électorale et la discussion publique… L’oligarchie, elle, a une conscience de classe aiguisée, une cohérence idéologique sans faille, un comportement sociologique parfaitement solidaire… Si nous voulons répondre aux défis du XXIe siècle, il faut revenir en démocratie : cela suppose de reconnaître l’oligarchie pour ce qu’elle est, un régime qui vise à maintenir les privilèges des riches au mépris des urgences sociales et écologiques.

Je suis ainsi amené à poser le postulat suivant pour ensuite tenter de le développer: des intérêts particuliers organisés en systèmes ont pris le contrôle, à des degrés variables, de la plupart des Etats et se servent de la puissance étatique pour leur propre avantage et au détriment de l’intérêt général. Les peuples ainsi trompés ne s’en rendent pas directement compte du fait qu’un écran de fumée projeté par, notamment, les systèmes éducatifs, religieux et médiatiques rend difficilement discernable la réalité de la situation. Cet écran de fumée est composé de dogmes et de « vérités officielles » qui formatent les esprits, de carottes et de bâtons qui formatent les comportements rendant ainsi les populations relativement prévisibles et manipulables. J’estime qu’il est du ressort de l’éducation populaire de s’attaquer à cet écran de fumée, en commençant par semer des graines de doute dans le jardin des certitudes dominatrices.


[1] Guillebaud JC, La Vie vivante, Paris, Arènes, 2011

[2] Galbraith J, L’Etat Prédateur, Paris, Seuil, 2009

[3] Kempf H, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris, Seuil, 2011

 

4 comments

  • Vincent Verschoore

    Vu et corrigé, sauf pour le terme “‘maxime”, pas sûr…

  • Lecture à la fraîche de ton intéressante introduction qui appelle une suite, l’accroche poétique en termes de “semer des graines de doute” y est pour beaucoup. Il semble qu’il va y avoir de la Résistance dans l’air du temps… Juste deux petites corrections :
    Fin du 2ème § : la fameuse [mais] ô combien – je noterais “et” ô combien les 2 parties de la phrase ne s’annulent pas mais se complètent
    “La privatisation des profits et la socialisation des pertes” je ne suis pas sûre que le terme de “maxime” soit bien adaptée – les exemples de maximes que j’ai consultés sont de véritables phrases à portée morale – ici tu as seulement la portée morale et encore, le terme de “formule” serait peut-être plus indiqué
    dernier § : tenter de [la] “le” développer – pour le postulat
    Bon la suite est arrivée, je vais m’y plonger

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  • Vincent Verschoore

    Merci pour le tweet!

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