Du gène égoïste au génie collaboratif

Ce billet est tiré d’une publication de la Harvard Business Review écrite par le Professeur de droit entrepreneurial Yochal Benkler. Harvard est la business school la plus réputée au monde et un temple de ce que l’on appelle le corporate management: comment utiliser un ensemble d’actifs humains, matériels et financiers pour générer le plus de profit possible au travers d’un ensemble de méthodes. Cette approche est fondée sur le principe que l’être humain est par essence égoïste et rationnel (posant les choix les plus avantageux pour lui-même) et que la somme bien agencée de tous les égoïsmes génère la situation économique la plus rationnelle possible. C’est ce que l’on appelle la “main invisible” proposée par Adam Smith dans son ouvrage de 1776 La Richesse des Nations. Corollaire de cette vision de l’humain égoïste, la nécessité de créer des systèmes de contrôle, de mesure (tels les droits de propriété), de récompense et de punition sans lesquels les sociétés humaines se déliteraient rapidement. C’est la encore une ancienne théorie attribuée à Thomas Hobbes et son Leviathan, de … 1651. Et pour couronner le tout, la notion d’égocentrisme inhérent à l’être humain fut renforcée dans les années 70 par le biologiste néo-darwiniste Richard Dawkins et son livre Le Gène Egoïste. Là c’était définitif: même le bloc fondamental de toute vie, le gène, était bâti sur l’égoïsme pur et dur et rien d’étonnant alors que l’homme soit ainsi fait. Bien sur Keynes a combattu Smith, Rousseau a combattu Hobbes et de nombreux biologistes tel Gould ont combattu Dawkins et nous savons, aujourd’hui, que cette inclinaison à l’égoïsme rationnel est tout sauf une réalité générale mais dans le monde du corporate management et de la technocratie en général, on en est toujours à Hobbes, Smith et Dawkins. D’ou l’intérêt particulier de cet article de Benkler paraissant dans la propre publication du saint des saints du corporate management, la Harvard Business Review.

Suite au crash financier américain de 2008, le président de la Federal Reserve Alan Greespan déclarait lors d’une audition au Congrès: “Ceux parmi nous, dont moi-même, qui ont toujours compté sur l’égoïsme (self-interest) des institutions financières pour protéger le capital des actionnaires, se trouvent aujourd’hui en état de stupéfaction“. Autrement dit, tout le système reposait sur l’idée que les banques, dans leur propre intérêt, s’abstiendraient de s’auto-détruire. Cette notion est à la base de la théorie économique néo-capitaliste sur laquelle je me suis déjà étendu, dominante encore aujourd’hui dans le monde académique et politique. malgré son incapacité congénitale à produire le moindre résultat utile pour le monde réel. Un argument datant des années 60 en faveur de cette approche fut que les fameux Commons (terres partagées par les paysans) ne pouvaient survivre à long terme vu que par nature, les hommes les exploitaient au maximum de peur que d’autres les exploitent encore plus qu’eux, et qu’in fine ces Commons soient réduits à néant. La fausseté de cet argument fut révélé par l’économiste Elinor Ostrom (et lui valut le prix Nobel de 2009), qui démontrait que ces Commons, au contraire, étaient capables de fonctionner pendant des siècles. La capacité qu’ont les êtres humains à mettre de côté leur intérêt personnel au profit de collaborations gratuites est évidente aujourd’hui en matière logicielle: l’open source et le travail collaboratif sont à la base de Wikipédia, de Linux, et de maintes applications de part le monde. Pendant des décennies et encore aujourd’hui bien souvent, les économistes, politiques, législateurs patrons et ingénieurs ont créés des systèmes basés sur le contrôle, la mesure, la récompense et la punition pour faire en sorte que les gens atteignent les objectifs qu’on leur avait fixé. Si l’on voulait que les chefs d’entreprises fassent au mieux pour leurs actionnaires, il fallait les payer en stock-options. Si l’on voulait que les médecins s’occupent mieux de leurs patients, il fallait les menacer d’actions en justice.

Et pourtant. Nous savons qu’il y a énormément de gens qui collaborent naturellement, qui font du bénévolat, qui se conduisent comme des gens décents capables de réciproquer le bien avec le bien. Des systèmes coopératifs existent partout. Aujourd’hui des biologistes et des psychologues estiment qu’il y aurait même une prédisposition génétique humaine à la coopération. Nous savons aussi que la pensée humaine n’est pas souvent rationnelle, obéissant plutôt à des règles plus proches de la physique quantique que de la logique pure (sujet récemment couvert dans ce billet: http://rhubarbe.net/blog/2011/12/16/etre-humain-etre-quantique/). Des études sur le comportement, notamment celles de Lee Ross menées sur des étudiants américains et des pilotes de chasse israéliens, semble démontrer que sur une population donnée environ 30% des gens auront en effet un comportement basé sur l’intérêt personnel dans tous les cas (que le contexte soit un jeu concurrentiel ou un jeu collaboratif par exemple) , mais 50% auront un comportement coopératif ou conditionnellement coopératif (si l’on ne coopère pas avec eux ils ne coopèrent pas longtemps). Les 20% restant sont indécis. Bien sur il faut prendre ce genre de résultats avec des pincettes mais globalement on peut penser que le système que nous connaissons tous trop bien, basé sur la carotte et le bâton, n’est efficace que sur une portion minoritaire de la population – ceux qui effectivement ne fonctionnent que dans le sens de leur intérêt personnel et qu’il faut cadrer. Malheureusement, ce sont ces gens-là que l’on retrouve le plus souvent en haut de la pile et qui imposent leur loi…

La génétique a aussi fait du chemin depuis Dawkins. Voici quelques années les chercheurs Thomas Bouchard et Matt McGue publiaient une étude sur les jumeaux et notamment l’influence génétique sur leurs différences psychologiques et comportementales. Ils en conclurent que de l’ordre de 50% des traits de caractère tels l’extraversion, l’entre-gens et l’ouverture aux autres étaient hérités, alors que les facteurs environnementaux (contexte familial et social pendant l’enfance) ne montraient pas de corrélation avec le type de personnalité. En neurologie, Giacomo Rizzolatti démontrait que le fait de coopérer activait des circuits spécifiques “de récompense” dans nos cerveaux, autrement dit nous nous faisons plaisir à nous-mêmes en collaborant. Le niveau de coopération étant très lié à la confiance, cette dernière semble aussi sous contrôle biochimique: la prise d’ocytocine augmente note facilité à faire confiance aux autres.

Bref, tout cela pour dire que nous sommes biologiquement affûtés pour collaborer, même s’il est difficile aujourd’hui de lier tous ces éléments entre eux. Quels sont alors les éléments requis pour construire un système coopératif? Selon Benkler, il y en a sept:

La communication, élément primordial. le fait de communiquer provoque l’empathie et la confiance.

Le cadre et l’authenticité de la démarche: le cadre ou contexte joue sur la propension à la coopération, mais il faut que le cadre colle à la réalité. Définir un cadre comme “collaboratif” alors qu’en réalité c’est juste une façade ne fonctionne pas longtemps, les gens ne sont pas dupes.

L’empathie et la solidarité.  Nous collaborons plus facilement avec des gens avec qui nous sommes solidaires et/ou avons de l’empathie, mais sans perdre de vue que la solidarité peut être discriminatoire.

L’équité et la moralité: il est important que les gens se sentent traités avec équité (ce qui n’est pas synonyme d’égalité). Ce qui constitue l’équité n’est pas une norme générale, mais une norme dépendante du contexte. De plus les gens qui collaborent “aiment bien faire”, il faut donc qu’il existe un ensemble de valeurs clairement posées et acceptées de tous. Les être qui collaborent sont plus sensibles à des normes sociales qu’à des règles administratives.

La motivation. Il faut arriver à des systèmes qui font appel aux motivations intrinsèques des participants, plutôt qu’aux systèmes actuels basés sur la récompense ou la réprimande. C’est compliqué car d’une part notre compréhension des mécanismes de motivation intrinsèques n’est pas très avancée, et d’autre part le facteur argent tend à empirer plutôt qu’améliorer ce niveau de motivation. En effet de nombreuses études (d’après Benkler toujours)  montrent que l’introduction d’une valorisation monétaire au sein d’un système basé sur la coopération naturelle le transforme en un échange commercial et détruit le niveau de motivation intrinsèque des participants. Un peu comme se faire inviter à dîner et donner un billet de 20 euros plutôt qu’un bouquet de fleurs: ca “vaut” pareil mais c’est tout sauf pareil. Autre exemple, une étude suédoise démontre que les femmes qui donnent leur sang gratuitement le font beaucoup moins si on propose de les payer pour le faire. Par contre si cet argent est donné à une association caritative, leur niveau de participation augmente à nouveau. Pour Benkler, il ne faut plus tout baser sur la récompense matérielle mais travailler sur les motivations sociales et intellectuelle, l’autonomie et le plaisir.

La réputation et la réciprocité: la réciprocité à long terme, directe ou indirecte, est un facteur majeur de collaboration. Mais elle est également fragile du fait des profiteurs d’où l’importance de la réputation, permettant de compenser cette fragilité. Voir par exemple le système de réputation de Ebay.

La diversité: les systèmes ouvertes à des motivations diverses fonctionnent mieux (sont plus productifs) que ceux qui ne se soucient que de récompense matérielle. La diversité implique la flexibilité, mas aussi la prise en compte du coût de l’acte coopératif: il est possible de créer des systèmes basé sur le sacrifice personnel, mais seulement à court terme.

Au vu de tout ceci, pourquoi le modèle de l’humain égoïste est-il encore si dominant? Quatre raisons sont proposés par Benkler: D’abord, ce modèle n’est pas entièrement faux. L’égoïsme et l’intérêt personnel existent et ils sont effectivement dominants chez certaines personnes, mais malheureusement notre société a adopté cette vérité partielle en tant que vérité universelle. Ensuite, l’histoire et notamment la période de guerre froide des années 60 aux années 80, associait le capitalisme et l’intérêt personnel contre le communisme et l’intérêt collectif / collectivisme. La chute du Mur permis de voir que l’appétit naturel humain pour la coopération n’était pas une menace pour le capitalisme mais avait une réelle base scientifique. La simplicité est un autre facteur: les humains aiment des explications simples à la complexité du monde, et la théorie utilitariste basée sur l’intérêt personnel est une théorie simple et cohérente. Et finalement la simple habitude: deux générations ont été éduquées selon un modèle embrassant l’égoïsme universel comme moteur du monde. Nous avons intégré ces “valeurs” et il est ensuite très difficile de s’en séparer, cela demande un effort conscient.

Dans le monde actuel, l’adaptabilité, la créativité, l’innovation semblent être les préconditions au développement satisfaisant et pérenne des organisations comme des personnes. Ces qualités ne sont pas vraiment compatibles avec le modèle industriel, s’adaptent mal  aux notions de contrôle et de prix. Notre motivation à développer ces qualités doit devenir plus importante que notre capacité à calculer les coûts et bénéfices, risques et récompenses de méthodes technocratiques dans des contextes connus: le contexte c’est l’inconnu, la surprise, l’innovation. Et au-delà de ces qualités de créativité, d’élan, de flexibilité et de diversité nous devons inclure une conscience sociale et un humanisme authentique dans le développement de systèmes coopératifs.

 

NB: Ce billet n’est pas une traduction littérale de l’article de Benkler mais une synthèse. Le point de vue est évidemment très américain et n’est en aucun cas une critique du capitalisme.

 

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