De la non-économie d’échelle à l’économie P2P?

Un court mais très intéressant article paru le 1er juin dans El Correo de la Indias s’intitule “L’Espagne et la tragédie des échelles”. Il pose la question suivante: pourquoi les capitaux ont-ils désertés une économie réelle composée d’un nombre importants de petites et moyennes entreprises très productives, au profit de bulles spéculatives notamment dans l’immobilier qui, en éclatant, ont virtuellement coulé l’économie espagnole?

Réponse: parce que la rentabilité financière du secteur industriel, basée sur le long terme, est moins élevée à l’instant t que les “coups” spéculatifs basés sur le court terme. Le capital a besoin “d’exubérance” et ne se satisfait plus d’une rentabilité normale et durable. L’échelle des PME est trop petite. Or le capital “exubérant” ne peut s’exprimer que dans la production de la rareté, là où les prix montent, les volumes importants et les risques… très importants mais cachés par les opérations de titrisation. D’ou la spéculation immobilière, organisée par les banques et l’Etat, qui a pompé le circuit financier au dépends de la production réelle et au profit des spéculateurs.

Je cite la conclusion de l’article (ma traduction): les données statistiques sur l’économie espagnole, plus encore que les données bancaires gonflées d’actifs toxiques, montrent que derrière la crise se cache l’inaptitude du système financier à trouver une rentabilité optimale à petite échelle. Toute analyse, toute alternative doit débuter avec une prise en compte à court terme d’une économie composée de PME très productives, la “Grande Alliance” qui permettra la fin des rentes de situation, et à long terme la perspective d’une transition vers un mode de production de type P2P.

Le concept de production industrielle P2P est évidement l’antithèse du concept capitaliste classique. On peut caractériser le P2P par les trois éléments suivants:

  • Le partage de la connaissance (opposée à la propriété intellectuelle) sur le mode, notamment, du logiciel libre
  • La logique d’abondance, opposée à la logique de rareté. Remise en cause fondamentale de la distribution des revenus.
  • La création de marchés locaux pour les PME et coopératives, c’est-à-dire desservant un marché local en termes de bien et de services.

Développons un peu: le concept de partage par opposition à celui de propriété intellectuelle est un débat récurrent, déjà présenté sur ce blog avec l’article “Question de propriété intellectuelle“, notamment. L’applicabilité de ce concept est largement démontrée par le monde du libre (logiciels, licence commune…) mais c’est un changement de paradigme par rapport au tout-puissant concept de propriété intellectuelle. Ce dernier est né d’une logique a priori rationnelle: pour faire l’effort de créer, il faut que les éventuels fruits de la création reviennent de manière tangible à son créateur, sinon pourquoi se donner de la peine. Cette vision vient en droite ligne de la logique économique “utilitariste”,  et fondement de ce que l’on nomme le néolibéralisme: toute personne fait les choix les plus optimaux pour elle-même, et la somme de ces choix entraîne l’optimisation globale économique et sociale. Ce raisonnement est de toute évidence faux dans la pratique (pour un tas de raisons aussi bien techniques qu’en lien avec la nature humaine), et de la même manière il est évident que le raisonnement derrière la notion de propriété intellectuelle, même s’il a permis à de nombreux créateurs de sortir de l’ombre, est très inefficace sur le plan général. Au point que le brevet est devenue un objectif en soi, une arme monopolistique. Apple, par exemple, estime que la modification par l’utilisateur ou des tiers des programmes installés sur l’iphone est une violation de copyright, cherchant ainsi à cadenasser entièrement l’utilisateur dans l’applicatif et les services 100% Apple.

La logique d’abondance est un concept assez compliqué car on peut dire que toute l’histoire humaine, depuis le Néolithique au moins, est plutôt basée sur une logique de rareté: les aliments ne poussant pas tous seul, l’homme mange à la sueur de son front et l’accès aux ressources naturelles fut et reste un ingrédient principal de toutes les guerres, de l’accès à l’eau à l’accès au pétrole. De plus nous savons que de nombreuses ressources naturelles ne sont pas infinies, et plus on les consomme plus elles deviennent rares. Mais deux éléments fondamentaux ont changé depuis quelques décennies, du moins dans les sociétés dites “développées”: d’une part les éléments matériels nécessaires à la vie (nourriture, vêtements, objets de base) ne sont plus rares (donc chers) du fait des énormes progrès de la productivité, d’autre part l’argent n’est plus lié à la rareté tel l’or (il est créé à volonté par les banques) et peut de ce fait être considéré comme un service dont le but est de permettre l’échange. Il est désormais possible de repenser l’argent non plus comme quelque chose de rare ayant une valeur en soi, ce qui n’est plus le cas même si les banques continuent bien sur de faire “comme si” et d’empocher vos intérêts, mais comme une sorte de “droit fondamental” permettant à chacun de participer au circuit économique. Certes il y aura toujours des choses rares qui se paieront cher, mais peut être pour la première fois dans l’histoire de l’humanité nous pouvons envisager une économie permettant de satisfaire les besoins essentiels des peuples qui ne soit plus basée sur la rareté. Il n’aura pas échappé aux amateurs de SF que dans quasi toutes les sociétés futures tout le monde mange, boit, s’habille, voyage, communique sans se poser de questions matérielles… Cependant, pour que ceci devienne réalité ici-bas, une troisième (r)évolution reste nécessaire, celle de l’énergie. Nous avons presque, aujourd’hui, les moyens techniques de produire une énergie suffisante, propre et bon marché mais les cartels de l’énergie ne l’entendent pas ainsi et le combat pour l’émancipation énergétique ne fait que commencer.

La relocalisation des moyens de production fut un thème assez présent dans les récents débats politiques. Produire localement ce qui est consommé localement, concept qui semble frappé du bon sens mais qui se heurte à l’enracinement, tenace, de l’idéologie “comparative” qui stipule que les nations, ou les régions, doivent se spécialiser dans les produits et services pour lesquels ils sont les plus efficaces et acheter le reste ailleurs. C’est la théorie des avantages comparatifs de Daniel Ricardo. Imparable en théorie, tout comme l’utilitarisme, cette approche est inapplicable dans la réalité (ses hypothèses sous-jacentes n’étant jamais respectées) et mène essentiellement à la ruine de pans entiers de la société, tout comme la monoculture mène le plus souvent à la ruine paysanne. Une manière de relocaliser certaines activités est de créer des circuits monétaires locaux. Cela peut se faire à un niveau régional ou local (on parle alors de monnaies locales ou complémentaires, sujet souvent abordé sur ce blog), et il est probable que dans sa situation actuelle la Grèce, voir l’Espagne, aurait tout intérêt à créer une monnaie nationale complémentaire, lui permettant de recréer un circuit économique de base (nourriture, vêtements, services) déconnecté de la rareté artificielle de l’Euro. Voir ce billet sur le TEM.

L’antidote à la rapacité et à la bêtise des marchés financiers pourrait se trouver sous la forme d’une économie “peer-to-peer” basée sur le partage de l’innovation, la création de circuits de production-consommation locaux et la mise en oeuvre d’une forme de monnaie dont le seul but serait faire tourner l’économie (tel le sang dans un organisme), suffisamment abondante pour ne laisser personne sur le côté. Vaste et beau programme!

 

 

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