Category Archives: Education

La banalité du mal, revisitée

Adolf Eichmann, au procès de Jérusalem en 1961

En 1963, la sortie du livre d’Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal a installé dans la pensée conteporaine la notion – sujette à débat dans les milieux philosophiques cependant – que le “mal” pouvait n’être rien de plus que l’exécution par des bureaucrates – dans le cas d’Eichmann, mais la notion s’applique à tout exécutant – d’ordres ou de politiques dont l’aspect immoral échappe au dit exécutant – qui peut par ailleurs passer pour un brave type en société. Il obéit, et il n’hésite pas le cas échéant – comme à Nuremberg ou comme dans tous les cas d’abus de pouvoir ou de violence par les institutions, les policiers, etc… – à invoquer son rôle de simple exécutant n’ayant pas le choix que de faire ce que l’on lui dit de faire.

Pour ma part je n’ai jamais accepté l’idée que l’on pouvait se défausser ainsi de ses méfaits en faisant appel au devoir de subordination quel qu’il soit, au Chef ou à Dieu (ce que font les flics, les fonctionnaires et les religieux trop zélés) et je fus donc intéressé par cet article du New Scientist de septembre intitulé Just Obeying Orders?, une critique par deux psychologues (Alexander Haslam, prof de psychologie à l’Université de Queensland, Australie,  et Stephen Reicher, prof de psycho à l’Université de St Andrews au Royaume-Uni) de la notion de banalité du mal, au travers d’une analyse moderne des fameuses expériences de Stanley Milgram au début des années 60, et de Philip Zimbardo en 1971.

Ces deux expériences ont marqué plusieurs générations et sont continuellement utilisées pour illustrer la force du “besoin d’obéissance” qui peut mener n’importe qui à infliger des punitions terribles à des inconnus (sous la forme de chocs électriques dans le cas de Milgram – faux chocs évidemment, mais le sujet ne le savait pas) dans le cadre d’une “recherche scientifique”, ou à développer un mode de gardien de prison beaucoup plus brutal que nécessaire dans le cas du Stanford Prison Experiment de Zimbardo. Pour reprendre les termes de Wikipédia, ces expériences visaient “à étudier le comportement de personnes ordinaires dans un tel contexte et eut pour effet de montrer que c’était la situation plutôt que la personnalité des participants qui était à l’origine de comportements parfois à l’opposé des valeurs professées par les participants avant le début de l’étude”.

Dans le monde actuel, ceci se traduit par le fait que l’on considère qu’un fonctionnaire (exemples au hasard) qui piège un sans-papier avec pour résultat la misère ou la mort de celui-ci une fois renvoyé chez lui, ou d’un flic qui fait des faux PV pour couvrir des magouilles organisées par le pouvoir politique (genre Tarnac), peut se justifier en faisant appel au devoir d’obéissance aux ordres, et que ce sont par ailleurs de braves types qui ne méritent pas la punition que les juges ne manqueraient pas, pour des faits équivalents, de faire tomber sur la tête du simple justiciable ne pouvant ainsi se réfugier derrière “les ordres”.

Haslam et Reicher revisitent donc ces fameuses expériences, en créent de nouvelles (mais plus “éthiques”) et sont en voie de publier un documentaire intitulé Shock Room qui propose une explication un peu différente: plutôt que de tout mettre sur le dos de la simple soumission à l’autorité, ils développent un concept équivalent au militantisme (engaged followership dans le texte, littéralement “suivisme engagé”) au sein duquel la variable fondamentale est le degré d’accord implicite entre l’exécutant et la mission/la politique qu’on lui demande de mener. Un exécutant en profond désaccord avec les ordres ne les exécutera pas, ou fera de son mieux pour les saboter ou en minimiser l’effet. Un exécutant plutôt en accord philosophique ou politique avec la directive la mènera à bien peu importe les aspects immoraux que cela implique.

Ces deux psychologues concluent l’article ainsi: L’alibi de l’obéissance, le “ce n’est pas de ma faute, je ne faisais qu’obéir aux ordres” n’est pas recevable. Pour nous, l’atrocité implique toujours un choix d’engagement, et nous sommes toujours responsables de nos choix.

CQFD

De l’origine des origines

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En ces temps de célébration des origines d’une certaine vision du monde, il est peut être approprié de faire un petit tour du côté de l’origine des origines d’un monde que ni la religion, ni la science n’arrivent à décrire et à expliquer de manière complète et convaincante. Au contraire, la montée du simplicisme religieux, du créationnisme chrétien(1) au fondamentalisme islamique, fait écho à l’incertitude existentielle qui ronge la maison scientifique depuis quelques décennies avec la réalisation de l’irréalité du modèle matérialiste, déterministe et fondamentalement connaissable de l’univers. Non pas que l’on ne découvre plus rien, bien au contraire: on découvre de plus en plus, mais ces découvertes ne font qu’ajouter à la complexité, elles posent le plus souvent plus de questions qu’elles n’en résolvent. Read more

Guerre antibiotique: pour un retour au bon sens.

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Au 19ème siècle, la pionnière des soins infirmiers Florence Nightingale avait compris qu’un facteur majeur conditionnant la guérison des malade hospitalisés était l’accès à l’air frais et à la lumière naturelle. Les cliniques construites selon ces critères avaient des chambres à hauts plafonds, des grandes fenêtres qui s’ouvraient, et des balcons orientés au sud. Le soleil tue non seulement les bactéries aériennes ou au contact de la peau, mais a également un effet positif sur la tuberculose via l’augmentation de la vitamine D.

En 1928, Alexander Fleming découvrit la pénicilline. La puissance de cette découverte eu tôt fait de reléguer les principes d’aération et de luminosité au rang de curiosités, et dans les années 60 les médecins étaient convaincus que les maladies infectieuses étaient sur le point de disparaître sous la puissance de feu des multiples antibiotiques qui sortaient en rangs serrés des laboratoires.
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Adam et les pomme-pomme girls

Selon le très sérieux et néolibéral The Economist, aux USA 58% des Républicains et 40% des Démocrates adhèrent à la thèse créationniste, comme quoi Dieu aurait créé l’Homme sur Terre, dans sa forme actuelle, voici quelques 10 000 ans. La Foi balayant les montagnes, les arguments scientifiques relatifs aux fossiles et autres indices d’une lignée quelque peu plus ancienne et simiesque sont balayés comme simple propagande des athées, ou reliquats d’un passé pas si lointain – Noé et le Déluge. Toujours selon The Economist, le Pape actuel serait en accord avec cette vision du monde, ce qui le rendrait presque sympathique s’il n’était pas en plus Marxiste – mais c’est une autre histoire. Read more

Radiofréquences et santé, entre RAS et “faites gaffe quand même…”

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La question des effets des radiofréquences, que ce soit des téléphones portables, Wi-Fi, lignes à haute tension et j’en passe, est un peu le monstre du Loch Ness électronique qui apparaît et disparaît au fil des études et des recommandations d’organismes publics plus ou moins indépendants des industries qu’ils sont censés réglementer. L’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire vient donc de publier son dernier rapport, disponible en format PDF ici. Au-delà de ses recommandations sur lesquelles je reviendrai plus tard, ce rapport est une véritable bible explicative des différents systèmes d’émissions RF qui nous entourent, et une critique assez complète des nombreuses études prises en compte dans sa rédaction. Read more

La Cliodynamique, une méthode scientifique pour prédire les crises sociales

Les crises sociales, historiques telle la chute de l’Empire Romain, ou actuelles tel le shutdown américain, sont-elles soumises à des règles que la science peut découvrir, comprendre et modéliser pour prédire l’avenir? Voilà qui flaire bon le scientisme bon marché, mais l’affaire semble nettement plus sérieuse car un modèle a été développé et semble bien coller avec la réalité historique.

Appelée Cliodynamique par son inventeur, le mathématicien Peter Turchin, professeur d'”écologie mathématique” à l’Université du Connecticut, la capacité prédictive de cette nouvelle science attire l’attention de nombreux sociologues. Avant de s’intéresser à l’Histoire, Turchin a énormément travaillé sur la dynamique des populations animales. Il développe ce nouveau modèle depuis quinze ans, l’ayant testé sur base des données historiques telles le développement des grandes religions, ou la montée et la chute des empires, La Cliodynamique utilise les vastes volumes de données disponibles à tout un chacun pour tirer des règles statistiques génériques, qui ensuite fondent le modèle. A l’inverse de la démarche historienne classique, qui contextualise et personnifie les acteurs historiques afin de former des récits ayant du sens, la Cliodynamique généralise les faits et processus historiques pour en tirer des règles applicables quelle que soit la période ou le contexte historique particulier. Read more

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