Réforme du capitalisme selon Muhammad Yunus

En ce mois de l’Economie Sociale et Solidaire il est intéressant de voir ce que propose le Prix Nobel de la Paix 2006 Muhammad Yunus, universellement connu en tant que fondateur de la banque de microcrédit Grameen, dans son dernier livre « Building Social Business: The New Kind of Capitalism That Serves Humanity’s Most Pressing Needs » – ce que je traduirais par « Construire l’entreprise sociale: le nouveau capitalisme au service des besoins de l’Humanité les plus criants ».

Comme je le développais dans cet article sur l’ESS en début de mois, la définition actuelle de l’ESS est basée avant tout sur une notion de structure (associations, coopératives, syndicats et fondations) plutôt que de finalité, ce qui mène à quelques distorsions. Yunus plaide pour une approche hybride décrite ci-après (ce qui suit est extrait d’un article d’Olivier Lacoste parut en juin sur www.fenetreeurope.com)

Le concept vanté par Yunus constitue en effet à ses yeux une catégorie tout à fait spécifique. Il distingue le social business des œuvres caritatives, des fondations ou des ONG (organisations non gouvernementales), dont le financement repose sur des dons et ne dépend pas de la capacité à vendre un produit ou un service avec une préoccupation de compétititvité. Il établit également une différence entre le social business et le mouvement coopératif, fondé notamment par Robert Owen (1771-1858). Dans une coopérative en effet, la propriété est partagée entre les travailleurs, mais la finalité peut ne pas être le moins du monde sociale.

Yunus distingue également le social business de la « responsabilité sociale des entreprises » (RSE), qui, pour lui, caractérise une entreprise dont la finalité est le profit, mais qui essaie aussi de se préoccuper de l’environnement ou du social, afin d’agir comme un bon citoyen ou un bon voisin – et accessoirement d’améliorer son image. Créer un social business constitue une démarche autrement plus exigeante que de fixer deux ou trois objectifs de progrès en matière sociale.

Mais peu importe la bataille sur les termes. A la limite, une conception large de la RSE pourrait ne plus se réduire au « gadget » auquel elle s’assimile parfois (la publication de quelques indicateurs sociaux, choisis pour donner une image flatteuse) mais bien dans le développement d’entreprises dont la finalité ne serait plus la maximisation du « rendement des fonds propres » (ou return on equity, ROE) mais l’amélioration de la situation sociale et économique du plus grand nombre. Yunus pousse le raisonnement un cran plus loin, puisque, la plupart du temps, il interdit aux apporteurs de capitaux d’un social business de percevoir davantage que leur mise de fonds initiale. Il pense que le capitalisme peut se réformer de l’intérieur (il se méfie de l’intervention des Etats, sauf, semble-t-il en Europe, dont il paraît vanter les politiques sociales) et que des entreprises d’un nouveau type, aussi bien – voire mieux – gérées que des entreprises « normales », peuvent fonctionner sans aucun objectif de ROE.

Yunus donne de l’entreprise sociale une définition précise. Il s’agit d’une entreprise qui se consacre à une finalité sociale et qui est viable financièrement. Soit elle est possédée par des investisseurs qui n’en retirent aucun dividende et sa finalité n’est pas alors de faire des bénéfices, soit elle est possédée par les pauvres (comme la Grameen Bank fondée par Yunus) et elle peut faire des bénéfices, dans la mesure où ceux-ci contribuent alors directement à résoudre un problème social.

Des réalisations concrètes et des conseils pratiques

La force du livre de Yunus vient du fait que le social business n’est pas seulement une vue de l’esprit. Plusieurs expériences ont été menées, dont certaines constituent des réussites impressionnantes. Ainsi, l’introduction du livre raconte le début de la saga. Yunus rappelle comment, dans les années 1970-1980, il avait créé la Grameen Bank (la « banque du village »). Constatant que les pauvres dans les environs de Jobra, au Bengladesh, n’avaient pas accès au crédit dans les banques normales et qu’ils devaient emprunter à des conditions plus qu’usuraires, il avait fondé, sur une petite échelle, une banque dont la finalité n’était pas de faire le plus de profit possible, mais d’aider des gens qui ne demandaient qu’à travailler. Ce fut le début d’une grande aventure. La Grameen Bank traite actuellement avec huit millions d’emprunteurs et accorde 100 millions de dollars de prêts par mois. Bien que sa clientèle soit pauvre, la banque bénéficie d’un taux de défaut très bas : seulement 2 %.

La finalité du livre n’est pas seulement de faire saisir le concept : elle est aussi de faire naître des vocations, voire de donner des conseils pour qui voudrait passer à l’action et monter son social business. Par exemple, un problème délicat doit en effet être résolu. Il s’agit de vendre des prestations ou des produits de bonne qualité à des familles parfois très pauvres, donc de le faire à des prix abordables, tout en restant compétitif pour assurer la viabilité de l’entreprise. La solution réside parfois dans des « subventions croisées ». En clair, le social business va vendre sa production plus cher aux ménages aisés (parfois avec une petite différence de conditionnement) de manière à dégager de la marge financière et de permettre de vendre aux plus pauvres à prix cassé. Le fait que les subventions croisées soient – explicitement – conseillées par Yunus est à souligner. On sait qu’elles sont honnies par la théorie libérale standard, au nom de la vérité des prix et de l’information véhiculée par les marchés, supposés être efficients.

Cette approche est-elle envisageable ici?

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008: sciences, société, politique... Indécrottable indépendant ayant travaillé dans la vidéo et l'informatique industrielle. Actuellement dans la photo (www.vincentverschoore.com).

5 réponses

  1. Vincent Verschoore

    Salut Bradley,
    A titre perso j’éviter de lettre tous « les patrons » dans le même sac et de les rendre directement responsables de tout. D’abord parce que de nombreux petits patrons sont tout sauf de dangereux individus et que la société en a bien besoin (les superpayés du CAC40 c’est autre chose, ceux-là sont de vrais prédateurs). Ensuite parce que de nombreux salariés et fonctionnaires, qui n’hésitent pas à incriminer « les patrons » en société n’hésitent pas non plus à boursicoter et à rechercher les placements les plus intéressants et court-termistes, alimentant ainsi la machine spéculative destructrice de l’économie réelle.

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  2. RSE Pro / Entreprise

    Intéressant passage sur la RSE et le distinguo qui est fait. « Créer un social business constitue une démarche autrement plus exigeante que de fixer deux ou trois objectifs de progrès en matière sociale ». Effectivement, il convient de séparer les acteurs qui lancent aujourd’hui une entreprise, et qui veulent le faire dans les règles éthiques, sociales et environnementales, et les acteurs « historiques » qui ont une approche souvent plus normative, et qui tentent de se conformer aux demandes, souvent sous la pression des parties prenantes..; Très bon article en tout cas.

    Geoffroy de RSE-pro (http://rse-pro.com)

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  3. Vincent Verschoore

    Bonjour et merci pour votre commentaire, en plus ca m’a permis de découvrir votre site. Il y a t’il un jeu sur ambiguïté entre le RSE « responsabilité sociétale des entreprises » et le RSE « réseaux sociaux d’entreprises »?

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