Pour une alternative au tout sécuritaire.

On pouvait lire dans le numéro de janvier 2011 du Monde Diplomatique l’article par Laurent Bonelli « Emballement répressif – Outrance sécuritaire » qui débutait ainsi:

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« Rogner sur les libertés des gens n’a pas rendu nos rues plus sûres« , déclarait en mai dernier Mr Nicholas Clegg, le nouveau vice-premier ministre libéral-démocrate britannique. Qu’il s’agisse des Roms ou des banlieues, les dirigeants français semblent persuadés du contraire. Ils enchaînent annonces et décisions specatculaires. Mais, si elle s’avère parfois payante sur le plan électoral, l’option répressive porte en elle les germes de son propre échec.

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L’auteur note que « l’insécurité » a acquis le statut de catégorie politique à part entière, au même titre que « l’économie » ou « le social » au sein desquelles elle se trouvait naguère encastrée. Cette distinction….. est cruciale pour comprendre le débat actuel.

Dans une société qui se définit comme une juxtaposition d’acteurs rationnels, en effet, le combat contre la délinquance perçue comme un choix de vie rationnel devient l’axe majeur de l’intervention publique. Cela permet surtout de traiter le symptôme, donc la partie visible dotée d’un fort pouvoir d’attraction électoral, sans se préoccuper des causes qui demandent un travail en profondeur et dont les résultats se mesurent à l’échelle d’une décennie, voir d’une génération. De cette irresponsabilité on peut bien entendu accuser le pouvoir actuellement en place, mais le précédent ne faisait guère mieux et le suivant, de gauche comme de droite, ne fera très probablement pas mieux non plus car la vision à long terme est incompatible avec l’électoralisme.

Est-ce à dire que la vision à long terme est incompatible avec la démocratie? Si la démocratie se traduit essentiellement par l’action élective, comment la réconcilier avec des programmes qui dépassent le cadre d’une législature, c’est-à-dire une vision à cinq ans dans le meilleur des cas?

Il faudrait commencer par faire comprendre à une majorité de la population que le tout sécuritaire est le degré zéro de la politique et ne pourra de toute manière pas répondre aux attentes – tout à fait légitimes – de cette même population en matière de la sécurité des personnes et des biens. Lui faire comprendre que le tout sécuritaire est en fait un danger pour elle-même, l’Etat policier (qui est le fruit logique de la mentalité répressive) en arrivant très rapidement à considérer comme « délinquant » tout ce qui s’oppose à lui. Les 800 000 gardés à vue annuels ne sont bien évidemment pas tous des « délinquants » au sens commun du terme, mais sont en bonne partie les victimes  de l’aveuglement répressif.

Aveuglement au niveaux technocratique et institutionnel seulement, car au niveau politique il n’y a pas aveuglement, il y a volonté de gouvernance par la peur permettant de limiter l’expression démocratique afin d’asseoir un certain type de pouvoir. Exactement la démarche de Ben Ali et Moubarak depuis trente ans, mais sans oublier Putin ou W. Bush de sinistre mémoire. Je renvoie ici à ce billet sur l’Etat Prédateur, et dans la même veine sur celui concernant le terrorisme selon Europol ou sur le détournement des forces de l’ordre au profit de la tranquillité des « élites ».

La dénonciation du tout sécuritaire est partout pour ceux qui veulent la voir, par exemple cette toute récente publication par l’avocat Christian Charrière-Bournazel, bâtonnier de l’Ordre des avocats parisiens en 2008 et 2009, intitulée « La Rage Sécuritaire ». Je cite ici la fin de l’article que lui consacre Michel Deléan dans Médiapart:

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Me Charrière pourfend «l’empilement des lois sécuritaires» (récidive, bandes, sans-papiers, responsabilité pénale des parents, Roms, etc.) qui«vont à l’encontre de la philosophie de notre droit pénal». Ereinte l’élyséenne «méfiance envers les juges». S’acharne sur les peines-plancher, dénonce le véritable«pourrissoir» que représente la prison, et crie bien sûr sa colère contre le scandale de la garde à vue (800.000 en 2009 contre 600.000 l’année précédente). Un mal français, révélateur d’un «mépris de l’autre» et d’une«culture de l’humiliation».

«En fait, écrit l’avocat, la garde à vue s’est muée en une sorte de châtiment préventif que la police s’arroge le droit d’administrer comme bon lui semble.» Sa consœur qui a été obligée de se mettre nue devant une policière, puis menottée à un radiateur au commissariat de Meaux, fin 2009, pour une affaire touchant au secret professionnel, peut certainement en témoigner.

La conclusion de la plaidoirie de Me Charrière est nette et tranchante:«Toutes ces mesures sécuritaires sont inefficaces. Rien ne prouve qu’elles fassent reculer la délinquance ni qu’elles contribuent à la protection du citoyen, puisqu’il faut sans cesse ajouter à la rigueur d’hier une règle plus sévère encore et plus spectaculaire, à la mesure de l’aggravation de la délinquance et de la criminalité.» C’est effectivement tout le problème de la fuite en avant.

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Nous sommes donc, en tant que citoyens, confrontés à la réalité d’une insécurité qui trouve ses racines dans la désertification économique et l’immensité des écarts entre le haut et le bas de l’échelle sociale, réalité instrumentalisée par une gouvernance exerçant à son propre profit (électoral et matériel) des politiques liberticides et clairement, dans le cas français, anti-républicaines.

Que faire? A titre personnel je vois deux axes d’actions immédiates. D’une part la reconstruction de circuits économiques complets remettant dans la boucle les trop nombreux inactifs ou actifs précaires qui alimentent le sentiment de frustration et d’insécurité générale. Il faut recréer de la valeur d’échange et du métier. Voir, pour illustrer le propos, le cas de cette favela brésilienne qui recrée de l’économique par le biais d’une monnaie locale.

D’autre part la montée en puissance de l’éducation populaire au travers du tissu associatif et des collectivités locales afin d’établir un réel contre-pouvoir au discours politicien déterministe (par exemple: plus de lois = plus de sécurité) et au formatage institutionnel, qui empêche de réfléchir hors du cadre établi et s’applique avant tout à défendre ses propres privilèges. Le but est alors de modifier le fonctionnement institutionnel, à commencer par l’école et sa possible transformation

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