L'Europe n'est plus un espace mais un club

Le texte ci-dessus à été publié sur le site Médiapart. N’étant visible qu’aux abonnés mais émanant d’un personnage dont j’ai déjà parlé sur ce blog, Yves Cusset, et en relation directe avec une conférence intitulée « Prendre sa part de la misère du monde » que l’Université Rurale du Clunisois avait organisée en mars dernier, je republie ici ce texte in extenso.

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Alors que la France s’est récemment dite favorable à une redéfinition du traité de Schengen afin de stopper l’arrivée de migrants tunisiens sur son territoire, le philosophe Yves Cusset dénonce une dynamique de «production d’indésirables pour lesquels le seul fait de la non-appartenance est un délit».

 

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puceinvite.jpgUn spectre continue de hanter l’Europe: celui de la misère du monde. L’Europe est l’association de ces nations qui prétendent dépasser l’Etat-Nation en démultipliant la souveraineté de celui-ci à l’échelle d’une multinationale européenne. Le président français, à l’époque où il n’était encore qu’un modeste ministre de l’intérieur l’avait asséné clairement: «Nous voulons une Europe vraiment européenne, qui n’aura pas peur de se poser la question de ses frontières». Dont acte.

La réalité politique la plus tangible de l’Europe actuelle est celle circonscrite par les limites de l’espace Schengen: celle d’un hyper-Etat qui défend d’autant mieux la liberté et les droits de ceux qui sont dedans qu’elle définit d’autant plus fermement qui doit rester dehors. Que certaines nations à nouveau jalouses de leur souveraineté souhaitent rétablir le contrôle à leurs frontières n’y change au fond pas grand-chose, l’Europe reproduit à grande échelle la logique de clôture de l’Etat-nation.

Espace est pourtant un joli mot, qui pourrait s’opposer à territoire: il est l’indice d’une configuration nouvelle, et fait songer à un horizon, à une ouverture, plutôt qu’à une délimitation. Il pourrait être quelque chose qui donne au territoire un horizon, un nouvel horizon pour ceux qui ne peuvent être acceptés dans les limites d’un territoire déterminé. Un espace qui pourrait servir de refuge à ceux qui se voient refuser une place sur le territoire des nations. Mais l’Europe n’est pas un nouvel horizon, et le vocable d’espace n’est utilisé que pour mieux occulter une logique forte de reterritorialisation. Il n’y a d’ouverture que celle, réciproque, qui se fait entre les nations membres, et qui offre ainsi une deuxième naissance à ceux auxquels une première naissance a déjà alloué le privilège d’une nationalité.

L’espace Schengen n’est pas un refuge pour les apatrides et demandeurs d’asile, mais une plateforme commune pour ces nationaux qui ne sont citoyens européens que du fait de leur seule nationalité. Le vocable idoine est alors celui de club et non d’espace. Il est vrai qu’espace peut aussi désigner l’élargissement d’une sphère de contrôle au nom de la protection de ceux qui veulent y circuler librement. Entre espace public et zone de contrôle policier, le vocable d’espace est aussi ambivalent que l’est aujourd’hui l’Europe. L’Europe, derrière la récurrence d’un discours humanitaire, continue de détester les droits de l’homme, s’entend de détester les droits égaux qu’il faudrait allouer à ceux qui ne peuvent justifier d’autre humanité que celle de leur venue. Elle achète sa paix civile en se protégeant contre l’afflux massif de ceux qui ne peuvent revendiquer l’humanité européenne qu’à partir de leur absence d’appartenance à l’une de ses nations, en se protégeant donc contre la possibilité d’accorder les mêmes droits à celui qui ne peut s’avancer que comme homme et non comme national. Mais visiblement les hommes ne circulent pas librement à l’intérieur de l’espace Schengen, seul le peuvent les citoyens européens à qui la charte européenne alloue par le fait concomitant de la naissance et de la nationalité des droits humains.

Ce que disait Arendt de l’Etat-Nation en 1950 est aujourd’hui vrai pour l’Europe, lorsqu’elle dénonçait l’ironie qui veut que ne jouisse réellement de droits humains que celui dont l’humanité n’est pas exposée en tant que telle, le citoyen qui jouit déjà de la protection de la loi et est reconnu comme membre d’une communauté politique. Octroyer ou non le droit d’être pleinement considéré comme un homme, et de bénéficier par conséquent des mêmes droits fondamentaux, reste la première manifestation de la souveraineté régalienne de l’Etat, dont la loi fondamentale n’est pas tant la charte des droits humains que celle qui délimite les conditions d’appartenance à la communauté nationale, et aujourd’hui à cette communauté politique postnationale qu’est l’Union Européenne, et qui fait de la citoyenneté une seconde nature. Et qui ne fait par conséquent de l’humanité une norme qu’en s’arrogeant en même temps le droit souverain d’y faire exception. Tel est peut-être le fondement de la souveraineté moderne selon Agamben, peu éloigné en cela de la thèse arendtienne: est souverain le droit d’instaurer des conditions d’exception à la norme des droits de l’homme…jusqu’au moment où l’on s’achemine insensiblement vers la production d’indésirables pour lesquels le seul fait de la non-appartenance est un délit. Ainsi des Roms ou des demandeurs d’asile venus d’Afrique et du Maghreb.

L’Europe de l’espace Schengen, loin d’être devenue l’horizon d’une redéfinition des droits humains dans un cadre post-national, a régressé au niveau du paradoxe politique souligné par Arendt à l’époque de l’Europe des Etats-Nations. Du coup elle ne s’oppose pas, mais contribue dans l’esprit au rétablissement du contrôle national des frontières. Les européanistes et les nationalistes ne sont pas si éloignés politiquement qu’on veut bien le dire, et la logique de Schengen favorise à elle seule, après avoir conduit à l’augmentation de la durée de rétention pour les immigrés en situation non légale (plutôt qu’illégale, car la plupart recherchent les voies d’une possible légalisation), la constitution d’un grand ministère de l’intérieur européen et de l’immigration.

C’est ainsi que l’Europe a gagné la paix, ce cheval de bataille rappelé depuis Jean Monnet à chaque menace présumée contre son unité. Mais quelle paix? Dans le seul texte qu’il ait consacré à l’Europe en train de se construire, l’un des plus grands penseurs de l’hospitalité, Emmanuel Lévinas, distingue la paix visée par le projet européen, paix à partir de l’Etat, paix comme tranquillité et repos, «paix du repos entre êtres ayant bonne assise […] se suffisant dans leur identité», d’une autre forme de paix qui taraude en négatif la mauvaise conscience de l’européen, paix de la relation éthique à autrui, de l’éveil incessant à son altérité et unicité, plus encore «paix comme éveil à la précarité de l’autre». Deux formes de paix, entre repos et éveil, bonne assise et précarité, identité et altérité, qui font le conflit de la conscience européenne avec elle-même. Pour la première, l’altérité se réduit à la figure sans visage de la misère du monde. Lévinas sait juste combien la deuxième forme de paix est incompatible avec la forme-Etat, sur laquelle s’alignent fidèlement sans en avoir l’air les accords de Schengen. Mais cela ne veut pas dire qu’elle soit incompatible avec toute forme de politique.

La paix européenne, paix à partir de l’Etat, est donc tout à fait compatible avec l’instauration d’un apartheid qui n’a aucunement besoin d’une politique explicitement discriminatoire ou xénophobe pour être effectif. Apartheid entre ceux qui ont part à la communauté politique qui résulte de l’accord entre les membres du club ayant défini entre eux l’assise de leur identité commune, et les sans-part, non pas ceux qui n’ont pas de part, mais ceux qui n’ont pas d’espace de parole ni de possibilité pour revendiquer éventuellement une part, un non-peuple d’exclus, situé en permanence, de par leur état même, aux marges de la légalité, qu’ils posent leur tente le long du périphérique ou tentent d’aborder dans des embarcations de fortune les côtes italiennes.

Pour ceux là, il n’existe qu’une solution: prendre sa part de l’Europe, au lieu d’attendre que celle-ci prenne éventuellement sa part de la dite misère du monde, s’instituer comme peuple en se saisissant de l’espace public sans attendre d’en avoir l’autorisation, produire ce commun qui n’est pas circonscrit par avance par les limites de la nationalité, se saisir de la parole pour dire «Nous sommes le peuple», sans attendre qu’on la lui donne éventuellement dans un cadre restrictif après contrôle de compétences et signature de contrat d’intégration, comme cela a pu déjà se faire avec le mouvement des sans-papiers. On pourrait appeler cela pompeusement insurrection, je trouverais cela trop lyrique, cela s’appelle plus simplement civilité, pourquoi pas démocratie, et c’est aussi l’un des noms d’une Europe possible, qui fait déjà des trous dans l’espace Schengen, et qui n’attend que peu de choses pour devenir réelle. Il est en ce moment des peuples arabes qui nous donnent des leçons d’Europe, nous leur renvoyons sur nos côtes des modèles d’incivilité.

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Lire aussi Y. Cusset, Prendre sa part de la misère du monde, pour une philosophie politique de l’accueil, Ed. de la Transparence, Paris, 2010, 224 p.

 

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