Le Démon de l’Europe – un billet d’humeur de Yves Cusset

Un spectre hante encore l’Europe : celui de la démocratie. L’Europe sera anti-démocratique ou ne sera pas. Plus que jamais le démos ressemble au démon. Pensez donc : pendant que de sages gouvernants prennent quasi bénévolement sur leur temps de sommeil pour parvenir à un accord inespéré de sauvetage d’un pays au bord de la faillite, pendant que notre sacerdotal président, au lieu d’avoir les yeux rivés sur les sondages, nous rappelle avec courage et sans flagornerie qu’il agit par devoir, dans l’intérêt de la France, de l’Europe et de la planète, voilà qu’un moustachu irresponsable, avec une gueule de second rôle de western, de métèque, de juif errant, de pâtre grec, et un nom sorti tout droit des albums de Tintin, voilà qu’un Rastapopoulos qui fait presque désormais figure, malgré sa calvitie, de rasta populiste, se permet, le bachibouzouk, de soumettre le plan à l’approbation de son peuple. Mais vous rendez-vous compte, boudiou ?

Peut-on raisonnablement confier le destin d’un petit pays excentré, d’intérêt quasi nul pour nos investisseurs, connu surtout pour Démis Roussos, le tzatziki, la moussaka et les Cyclades, et accessoirement pour l’invention de la philosophie, de la démocratie et de la pédérastie, à la décision capricieuse d’un peuple qui passe la plus grande partie de son temps à pleurnicher inutilement dans la rue contre une austérité dont ils ne sont pas même foutus de voir qu’elle les sauve du gouffre ? Vous souvenez-vous, bonnes gens, de ce qui s’est passé la dernière fois qu’on a consulté le peuple au sujet de l’Europe, par l’intermédiaire d’un chef d’Etat dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’il avait sans doute déjà perdu la raison ? C’était en 2005, bande d’amnésiques, et le peuple avait voté n’importe comment, complètement de travers, déformé par les vociférations des démagogues malgré les efforts d’information des pédagogues, empêchant l’adoption d’un texte pourtant produit par les plus sages de nos experts, sous la direction d’une personnalité plus qu’éminente, puisqu’elle fut autrefois rien moins que l’amant de Lady Di. Tout ce travail pour rien, réduit à néant par l’expression de l’abrutissement populaire, et pourquoi, je vous prie : pour tout reprendre à zéro, et reproduire le même texte sous un autre nom quelque temps plus tard, en ayant cette fois-ci la prudence de ne pas le soumettre à la consultation populaire. On aurait dû alors en tirer la conclusion idoine : la démocratie va beaucoup plus vite quand elle ne passe pas par le peuple. Mais enfin, la démocratie, c’est une affaire sérieuse, ça ne se confie quand même pas au peuple, aveuglé par les passions troubles comme le sentiment d’injustice, l’indignation ou l’anticapitalisme, la démocratie ça ne se joue pas dans la rue, ça consiste essentiellement dans l’honneur insigne de pouvoir choisir ceux qui vont choisir pour nous, ça consiste à se soumettre gravement à son devoir civique alors qu’il fait beau dehors et qu’on pourrait aller jouer au tennis, en allant sagement faire la queue tous les 5 ans pour mettre son bulletin Sarkozy ou Hollande dans l’urinoir. Mais enfin nous sommes civilisés, nous autres en Europe, nous ne sommes pas non plus des arabes, nous n’allons pas laisser entre les mains du peuple le destin d’une nation ! Soyez un peu lucides, regardez ce qui est en train de se passer dans les pays arabes, en renvoyant les dictateurs, le peuple a fait table rase pour les barbus (si l’on peut s’exprimer ainsi), qui sont désormais prêts à mener le djihad le couteau entre les dents, pour aller égorger nos fils et nos compagnes ! Quand je vous disais que le Démos ressemblait au démon ! Vade retro, democratia ! Quand les barbus menacent les révolutions arabes, veut-on sérieusement laisser un moustachu prendre en otage l’Europe ?
A moins qu’on ne se souvienne du sens que le premier des philosophes, un grec bizarrement, Socrate, donnait au mot « démon ». Socrate affirmait agir en suivant la voix intérieure de son « daïmôn », génie qui lui soufflait des réponses inattendues, en lui enjoignant d’agir comme il n’aurait pas songé à le faire, et malgré la peur que ces réponses pouvaient lui inspirer. Ainsi refusa-t-il un jour, sur les conseils de son démon aussi étrange que familier, de suivre la route que ses compagnons continuèrent naturellement de suivre. Ces derniers se retrouvèrent alors un peu plus tard coincés par un troupeau de porcs et couverts de boue. L’Europe pourra-t-elle continuer d’avancer sans péril dans la voie qu’elle emprunte et éviter le bourbier, sans écouter à un moment donné la voix effrayante de ce démon qu’est le peuple ?

 

Yves Cusset

Billet d’origine: http://www.yvescusset.com/index1.php?edito

2 réflexions sur “Le Démon de l’Europe – un billet d’humeur de Yves Cusset

  1. Cinéma, cinéma ! Il est bien temps que quelques intellos commencent enfin à s’apercevoir que tout ça n’est que du cinéma. Depuis trente ans que ça dure …

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