Transmutation, non-choix et corruption

Le but de nombreux charlatans fut longtemps la transmutation magique du plomb en or. Je dirais qu’aujourd’hui le charlatan moderne s’appelle un communicant et son but est la transmutation d’hypothèses et de théories en vérités par l’application de formules tout aussi magiques. Le sommet de l’art fut atteint dans les années 80 par la formule de Margaret Thatcher « There is no alternative », TINA pour les intimes, que l’on nous ressert sans cesse depuis lors : hors l’approche néocapitaliste point de salut.

L’usage d’hypothèses ou de constructions théoriques présentées comme des vérités ou des réalités tangibles est omniprésent : « Il faut réduire la dette pour calmer les marchés ! » est une incantation basée sur l’idée que « les marchés » sont quelqu’un de rationnel qui s’inquiète pour notre avenir, et qu’il faut les laisser nous guider. L’affirmation souvent entendue « Du fait du réchauffement climatique il est nécessaire de … » transforme une hypothèse (le réchauffement anthropique) en certitude, sans prendre en compte le fait que si cette hypothèse est fausse les recommandations qui en découlent seront sans doute inappropriées voir contre-productives. Le darwinisme social fut en son temps une interprétation abusive d’une hypothèse scientifique afin de justifier des méthodes de gestion sociale brutales.

De même, la communication publique est généralement orientée et ne reflète pas la réalité des « choix » possibles. Prenons l’exemple de la vaccination contre la grippe saisonnière : le site de l’assurance maladie ameli.fr dit clairement « Le virus de la grippe sévit habituellement d’octobre à mars. Parce qu’il évolue chaque année, il est indispensable de s’en protéger et de se faire vacciner » . Mais on peut lire par ailleurs sur un site médical1 que «Le choix est donc le suivant, il n’y en pas d’autre : (a) Je me vaccine cette année puis tous les ans contre la grippe car je ne veux pas prendre de risque vis-à-vis de cette maladie et j’accepte les risques liés aux vaccins.  (b) Je suis prêt à prendre le risque d’attraper la grippe (tous les 15 ans en moyenne) avec les risques qui vont avec et je ne me vaccine jamais contre cette maladie ». Pourquoi l’assurance maladie n’informe t-elle pas le public que d’une part il y a un vrai choix possible, et que d’autre part la vaccination n’est pas non plus sans risques ? L’intérêt commercial des fabricants (en l’occurrence, des laboratoires pharmaceutiques qui fabriquent les vaccins) est un facteur fondamental de la politique sanitaire française. L’affaire du Médiator de Servier a mis sur la place publique l’inces-tueuse relation entre le lobby pharmaceutique et l’Afssaps2.

Le même problème fut identifié par un rapport du Conseil de l’Europe suite à l’affaire de la vaccination H1N1 en 2009 : « L’Assemblée fait état d’un grave manque de transparence dans les prises de décisions liées à la pandémie, qui soulève des préoccupations concernant l’influence que l’industrie pharmaceutique a pu exercer sur certaines décisions parmi les plus importantes 3».

Les communicants médiatiques sont formés et payés pour ne laisser qu’un nombre le plus restreint possible de choix au public au travers d’une information orientée, incomplète voir fausse, mais il existe également des cohortes de communicants invisibles que l’on appelle des lobbyistes et qui influencent de manière très importante les politiques d’Etat. Selon l’ouvrage récemment publié par le groupe Corporate Europe Observatory4 sur le lobbying auprès des institutions politiques à Bruxelles, il y aurait entre 15 000 et 30 000 personnes employées sur place dans le but d’influencer les travaux des institutions européennes, et dont les deux tiers opèrent au nom d’intérêts commerciaux. Cette industrie du lobby bruxellois représenterait un volume d’affaire de un milliard d’euros annuel, en deuxième place derrière le lobby de Washington.

La cible principale du lobbying européen reste la Commission mais 4000 lobbyistes enregistrés possèdent des badges d’accès au Parlement Européen. Ce dans un manque de transparence absolu car s’il existe bien un registre public des lobbyistes, leur enregistrement n’est pas obligatoire… Certes les lobbyistes se défendent en arguant du fait qu’il est important que les institutions connaissent la réalité du monde industriel, argument recevable en soi, mais cela n’est que la partie visible de l’iceberg : la majeure partie de l’activité de lobbying est la poursuite d’intérêts particuliers et le terme « lobbying » n’est qu’une appellation politiquement correcte pour « corruption », ainsi que l’attestent de nombreux témoignages5 où encore cet exemple, datant de Mars 2011, ou des journalistes du Sunday Times posant pour des lobbyistes arrivaient à trouver 14 membres du Parlement (sur 60 «cibles ») disposés à modifier des textes de loi au profit des supposés lobbyistes, contre une rémunération de 100 000 euros. Trois auraient effectivement signés des contrats avant que le Sunday Times ne publie l’affaire, menant à la démission de deux d’entre eux. Le troisième n’a sans doute pas compris où était le problème.

Tout ceci vaut autant pour les institutions européennes que pour celles des Etats membres. Au-delà du lobbying proprement dit se cache la corruption mafieuse pure et dure des dirigeants politiques, sur lesquelles par définition il est difficile d’avoir des informations précises mais dont les relents nous arrivent par le biais de ce qui reste du journalisme d’investigation : les affaires DCN/Karachi, Bétancourt, Médiator, vaccins contre la grippe H1N1 et les Frégates de Taiwan pour ne mentionner que quelques exemples bien français.

Au vu de ceci il devient plus que naïf d’accorder la moindre foi à la notion d’intérêt général dans le contexte législatif et politique qu’il soit mondial, européen ou national. Pour paraphraser un commentateur anglais sur la question de la relation entre information officielle et réalité lors de la guerre des Malouines, toute correspondance entre l’intérêt général officiel et les intérêts particuliers effectivement défendus, n’est que pure coïncidence.

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1 http://www.atoute.org/n/article134.html

2 Afssaps : Agence Française de Sécurité Sanitaires des Produits de Santé

3 https://rhubarbe.net/blog/2010/07/20/h1n1-le-rapport-du-conseil-de-leurope/

4 Corporate Europe Observatory, Brussels, the EU quarter, Bruxelles, Lobby Planet, 2011

5 Voir également le document « Bursting the Brussels Bubble » publié par le groupe Alliance for Lobbying Transparency and Ethics Regulation in the EU (ALTER-EU), 2010

 

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008: sciences, société, politique... Indécrottable indépendant ayant travaillé dans la vidéo et l'informatique industrielle. Actuellement dans la photo (www.vincentverschoore.com).

4 réponses

  1. […] (1) Selon l’ouvrage récemment publié par le groupe Corporate Europe Observatory sur le lobbying auprès des institutions politiques à Bruxelles, il y aurait entre 15 000 et 30 000 personnes employées sur place dans le but d’influencer les travaux des institutions européennes, et dont les deux tiers opèrent au nom d’intérêts commerciaux. Cette industrie du lobby bruxellois représenterait un volume d’affaire de un milliard d’euros annuel, en deuxième place derrière le lobby de Washington. https://rhubarbe.net/2011/11/07/transmutation-non-choix-et-corruption/ […]

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