L’idée de valeur d’une civilisation a t’elle un sens?

Les propos de Claude Guéant devant une association d’étudiants de droite « contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas » ont fait les choux gras d’un certain moralisme qui me laisse un peu perplexe.

Certes la formulation utilisée implique l’idée que la civilisation à laquelle s’identifie Mr Guéant est supérieure aux autres, et cette hiérarchisation renvoie directement à la philosophie d’extrême-droite qui  fonde l’ordre social sur la hiérarchie (lire par exemple cet article de Jérôme Jamin « Nature, culture et extrême-droite« ). Mais que Mr Guéant et les guignols formant le cercle rapproché de Sarkozy soient philosophiquement d »extrême-droite est un truisme qui ne devrait plus étonner personne. Il s’agit bien sur ici, de la part de la gauche, d’un exercice de récupération politicienne mais la polémique en cours est l’occasion de se poser à soi-même la question: est-ce que je considère que toutes les civilisations se valent?

Pour tenter de répondre, il faut d’abord définir ce que l’on entend par « civilisation » puis quelle échelle de valeur utilise t’on pour comparer les unes aux autres. Le Larousse nous donne trois définitions:

  • Action de civiliser un pays, un peuple, de perfectionner les conditions matérielles et culturelles dans lesquelles vit un peuple : La civilisation de la Gaule par les Romains.
  • État de développement économique, social, politique, culturel auquel sont parvenues certaines sociétés et qui est considéré comme un idéal à atteindre par les autres.
  • Ensemble des caractères propres à la vie intellectuelle, artistique, morale, sociale et matérielle d’un pays ou d’une société : La civilisation des Incas.

Je présume que la première définition est académique en termes de valeurs, c’es juste un synonyme de progrès, un état de changement vers la complexification sociale et technologique. La seconde définition est plus ambiguë car si tel niveau de civilisation (de développement) est considéré comme un idéal à atteindre, cette civilisation « vaut mieux » que les autres sinon en quoi serait-elle un idéal? Enfin la troisième, et probablement celle que Mr Guéant avait en tête lors de son discours, est la plus difficile à traiter car la plupart d’entre nous, je pense, estiment qu’une civilisation qui (au hasard) respecte l’égalité des droits fondamentaux des hommes et des femmes, est préférable à une civilisation qui ne la respecte pas. De notre perspective occidentale, il faut sans doute faire preuve d’hypocrisie pour ne pas admettre que nous préférons une civilisation basée sur la Constitution française que sur la Charia ou sur tout socle dogmatique qu’il soit de nature religieux, politique ou ethnique.

Mais « préférer » n’est pas synonyme de « estimer supérieur ».  Je préfère la glace pistache à celle au citron mais je ne considère par pour autant que ceux qui préfèrent la glace au citron me sont inférieurs. Que certains peuples choisissent la Charia comme socle constituant leur société ne me pose aucun problème pour autant que je ne sois pas obligé de m’y soumettre, et j’admet tout à fait que l’on puisse trouver au sein de ces sociétés des aspects positifs que l’on ne trouve pas dans la nôtre. Aucune n’est supérieure, mais nous en préférons certaines à d’autres. Et c’est là une définition du relativisme qu’attaque Mr Guéant: en effet accepter l’idée qu’aucune civilisation n’est supérieure à une autre implique l’idée relativiste que les critères moraux n’ont de sens que dans un contexte de civilisation donné. Je n’accepte pas que les femmes portent le voile dans le contexte d’une civilisation prenant appuis sur l’égalité homme-femme et la laïcité, mais par contre je l’accepte dans le contexte d’une civilisation basée sur l’Islam. Ne pas accepter ce relativisme oblige à définir des valeurs morales absolues et universelles, et donc nécessairement à une hiérarchisation des civilisations selon qu’elles adhèrent plus ou moins à ces valeurs. Les gens tels Mr Guéant ne sont pas relativistes (ils pensent que leur morale est la seule recevable) et donc, nécessairement, doivent conclure qu’il existe une hiérarchie des civilisations avec la leur en haut de l’échelle. Ce principe de pensée, typique de l’extrême-droite et des extrêmes en général, est aussi ce qui défini tous les prosélytismes: nos valeurs sont supérieures aux vôtres et nous allons vous obliger soit à les accepter soit à disparaître.

Soit. Mais le relativisme est-il pour autant la panacée? Le relativisme mène nécessairement, sauf à fermer les frontières, au multiculturalisme: des communautés différentes se partagent un territoire et un socle de lois communes, parfois déclinées selon les exigences locales. Le pays d’Europe ayant expérimenté la chose à la plus grande échelle, l’Angleterre, en revient face à une crise intercommunautaire de plus en plus grave. Voici 40-50 ans les Pakistanais débarquant sur les côtés d’Albion occupaient les interstices de l’économie britannique et créaient des îlots communautaires comme à Bradford, sur le modèle des Chinatowns américaines. Aujourd’hui, la communauté Pakistanaise occupe une place importante dans l’économie anglaise, place dont les emplois sont réservés pour l’essentiel aux membres de cette communauté. Les zones d’influence communautaire deviennent de véritables frontières. On est passé du multiculturalisme à la compétition interculturelle sans merci. La Belgique est évidemment un autre cas d’école de désintégration communautaire, entre communautés pourtant proches dont seule la langue est différente. Certains pays ont coupé court au débat en se scindant le long des lignes communautaires: la Tchécoslovaquie et, avec plus de peine, la Yougoslavie.

Faut-il alors penser le monde non plus comme un vaste melting-pot, une civilisation planétaire au sein de laquelle chacun serait libre d’exister comme il l’entend, mais plutôt comme un patchwork de communautés défendant farouchement leur identités individuelles?

La thérapie sociale a de beaux jours devant elle.

 

 

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008: sciences, société, politique... Indécrottable indépendant ayant travaillé dans la vidéo et l'informatique industrielle. Actuellement dans la photo (www.vincentverschoore.com).

5 réponses

  1. xray

    « Toutes les civilisations ne se valent pas ».
    (Claude Guéant)

    LES GRANDES IMPOSTURES

    CONQUISTADOR SPACE (La conquête spatiale)
    La connerie humaine est la seule approche que l’on peut avoir de l’infini.
    http://conquistador-space.over-blog.fr/

    Le 9 11
    Une opération menée par l’armée américaine
    http://mondehypocrite501.hautetfort.com/

    Sida, un petit mensonge (Le complot des blouses blanches et des soutanes)
    http://mondehypocrite.midiblogs.com/archive/2011/01/31/sida-un-petit-mensonge.html

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  2. yoananda

    bel effort pour tenter d’élever le débat.

    De mon coté je note que le relativisme de gauche est … tout relatif justement… il ne s’applique que quand ça les arrange puisque eux pensent que les idées ne se valent pas, notamment les leurs étant supérieures à celles de Guéant.
    Je trouve ça particulièrement hyppocrite.

    Quand à Guéant, je pense que tu loupes le coeur de son argumentaire. Même si ce n’est pas explicite, le raisonnement Guéantesque est probablement très simple :
    * la france moderne est supérieure à la france médiévale
    * la civilisation musulmane est somme toute similaire a notre civilisation médiévale (relativement aux traitement infligés à l’homme et au statut de la femme)

    conclusion : notre civilisation est supérieure a celle des musulman.
    Si en plus tu rajoutes une couche de « quelle sont vos contributions, vos apports » … ca fini d’enfoncer le clou dans le cerceuil du relativisme.

    Je ne dis pas que j’adhère, mais je pense que c’est à « ca » qu’il faut répondre (ou pas).

    D’autre part, pour revenir sur l’hyppochrisie de la gauche caviar des bobos parisiens : n’oublions pas que nous sommes dans la société de la comparaison. La seule manière que nous avons de faire de l’éducation, c’est de noter les « performances » de nos enfants. Nous sommes biberonnés au classement de valeurs. Nos salaires en dépendent, nos voitures, et la beauté de nos femmes …

    Donc Guéant ne fait que « noter » les civilisations, comme on note et en plus maintenant, on monétise tout. On donne une valeur à tout.

    Bien entendu, c’est l’ego immature qui cherche à s’affirmer et se différencier qui s’enferme dans ce genre d’attitudes mentales. Il n’en reste pas moins que la gauche fait pareil.

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  3. Vincent Verschoore

    Salut Yoananda, merci pour le commentaire! Aussi bien la place des femmes dans la France médiévale d’avant l’emprise religieuse que les apports des musulmans à lé’poque des Maures devraient permettre de relativiser fortement les propositions Guéantesques… Je pense que l’esprit comptable est la pire chose en politique; ceux qui ne font que classer et compter sont les vecteurs des pires atrocités car ils peuvent toujours tout justifier sur une base de logique et d’efficacité. Il n’y a aucune différence, en termes de système de pensée, entre les quotas de renvois de sans-papiers aujourd’hui et les quotas de déportation juive sous les nazis.

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  4. yoananda

    C’est pour cela que je te proposais cet angle d’approche, afin de mettre en relief la mécanique de la logique qui est derrière.
    C’est quoi les apports des musulmans de l’époque des maures ? je ne connais pas, tu peux m’en dire un peu plus ?

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