Le doute est révolutionnaire

Le texte ci-dessous est ma traduction, suivi d’une critique, d’un article écrit par Alessandro Di Battistat(1), paru hier sur le blog de Beppe Grillo.

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Le doute est révolutionnaire

Campesina, Amérique Latine et Fatalisme

Une certitude que j’héberge à l’endroit de l’Amérique Latine se renforce de plus en plus: L’ennemi principal à défaire dans la bataille pour la justice sociale n’est pas le système bancaire, les multinationales, les gouvernements corrompus ou le crime organisé. L’ennemi principal est le fatalisme.  « Ce ne sont que de belles idées impossibles à mettre en oeuvre« , « l’Italie (ou la France, ndt) n’est pas l’Equateur« , un système ne peut étre changé aussi rapidement, peut être que nos enfants y arriverons« . Mais qui dit cela?

Sergio Du Cori Modigliani, dans cet autre article du blog BeppeGrillo, parle de Rafael Correa et du gouvernement équatorien décidant d’abroger une dette immorale. Correa, certes imparfait, n’est pas arrivé en Equateur tel un astéroïde ou un miracle divin. Correa en Equateur, Morales en Bolivie et Ortega au Nicaragua ont été élus grâce au travail de fond de centaines de mouvements sociaux ayant décidé de dire « Ca suffit! » à l’injustice. Même dans ces pays-là le choeur des résignés avait commencé par « la solidarité économique est une utopie« , « The USA ne lâcheront rien« , « la souveraineté alimentaire est une illusion« .

L’expérience en cours actuellement en Amérique Latine démontre que l’inverse est vrai,  qu’un peuple organisé, uni et bien informé a énormément de pouvoir même contre ses pires ennemis. CLOC-Via Campesina est une des plus grandes organisations paysannes du continent, coordonnant 84 organisations dans 16 pays. Elle est capable de promouvoir des alternatives et de créer de nouveaux paradigmes sociaux. Aujourd’hui son QG est à Quito en Equateur. Ce n’st pas un hasard, comme le fait que Assange se soit réfugié sous le drapeau équatorien. Depuis 10 ans, Via Campesina développe des idées et fait pression sur les gouvernements nationaux en vue de faire intégrer leurs idées dans les programmes politiques. L’Equateur a accepté le projet de souveraineté alimentaire et la Bolivie a modifé sa constitution afin d’améliorer l’équité sociale. En Argentine, Cristina Kirchner a nationalisé les Treasury Petroleum Fileds (champs de pétrole)  et le Nicaragua a placé l’éducation et la santé dans le secteur publique.

Pourquoi y arrivent-ils eux, et pas nous? Parce que nous avons la mafia? Parce qu’il y a trop de luxe ici? Parce que l’Europe ne nous le demande pas? Pas du tout! Je n’ai peut être que 33 ans, mais je ne peux accepter l’idée que nous ne pouvons pas décider de notre propre futur.

Les mouvements sociaux tels Via Campesina démontrent que la société civile est réellement capable de trouver des solutions et que les crises, qu’elles soient alimentaire en Amérique Latine, financière et économique en Europe (et bientôt alimentaire également), sont l’opportunité de repenser nos manières de vivre. Malheureusement les crises ne sont pas seulement une opportunité pour les populations en demande de changement, elles en sont également une pour les élites au pouvoir et cherchant à s’y maintenir. En Amérique Latine les tragédies ne sont pas terminées. Les multinationales qui pendant des décennies ont appauvri la terre et les peuples, aujourd’hui se recouvrent d’une teinte verte à base de fausses solutions écologiques.

(1) Alessandro Di Battistat est l’auteur d’un livre en cours de publication « Sciari a 5 euros » (Tueurs pour 5 euros).

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A mon avis ce texte est emblématique de l’ambiguïté découlant de la transposition des avancées de ces pays d’Amérique Latine au contexte européen: si la justice sociale et économique, considérée comme la revendication fondamentale de tout peuple ayant intégré les idéaux de démocratie et de liberté (analyse donc non valables a priori pour les peuples qui n’ont pas intégré ces idéaux, notamment les cultures théocratiques), est accessible dès que le peuple décide de prendre son destin en main, pourquoi des pays tels l’Italie ou la France qui ont, du moins dans leur imaginaire collectif, pris leur destin en main à une époque et véritablement vécu une forme de progrès social, se sentent-ils aujourd’hui « en retard » par rapport à l’Equateur ou la Bolivie? Qu’est ce qui n’a pas marché? Sommes-nous à ce point cons d’avoir tout laissé filer?

La réponse est loin d’être aussi simple, d’abord et avant tout parce que la notion de « peuple » et donc de « front populaire » capable de s’organiser de manière relativement homogène face à l’ennemi (quel qu’il soit) n’existe plus chez nous. Cette réalité fut remarquablement démontrée par Antonio Negri et Michael Hardt dans leur ouvrage « Multitude: guerre et démocratie à l’âge de l’Empire » dont on peut par exemple lire une analyse ici. Le « peuple » des pays modernes ayant intégré la liberté individuelle comme condition sine quo non de tout progrès social, est en réalité un amalgame de très nombreux courants revendiquant des choses très différentes, et qui parfois se retrouvent sur quelques dénominateurs communs (tel le rejet de l’impérialisme financier, thème commun aux mouvements d’extrême droite comme de gauche) mais ne peuvent, par définition, trouver de terrain commun pour un éventuel « après ». Et la forme de démocratie sociale plus ou moins molle et sans vision que nous vivons depuis des années n’est finalement que le compromis tacite réalisé par tous ces courants: plutôt ça que se soumettre à l’intransigeance qu’imposerait un pouvoir issu d’un courant autre que le sien.  La dichotomie facile à comprendre du Marxisme, entre un peuple opprimé et une bourgeoisie opprimante, a fait long feu du fait que la majorité des combattants potentiels ne se reconnaissent dans ni l’une, ni l’autre de ces catégories. Le combat politique est aujourd’hui bien plus proche des bagarres folkloriques au village d’Astérix sous les yeux amusés des Romains, que des lames de fond de l’idéal révolutionnaire.

Cette situation a fait le lit de la professionnalisation de la sphère politique et de sa corruption par les intérêts de l’Etat Profond: finance, pétrole, armes, grandes industries… Comme le prédisait très justement Eisenhower dans son adresse de départ de la Présidence américaine en 1961: « Au sein des conciles gouvernementaux, nous devons être en garde contre l’acquisition, volontairement ou non, d’un pouvoir trop important par le complexe militaro-industriel. Le potentiel pour une désastreuse montée en puissance d’un pouvoir mal placé existe, et continuera d’exister. » Les USA sont aujourd’hui la caricature absolue de l’emprise de cet Etat Profond sur leur politique nationale et étrangère.

Dans son article, Di Battistat invoque les situations de crise comme possibles catalyseurs de grands mouvements sociaux tout en reconnaissant que ces crises peuvent également servir à ceux d’en face. De manière générale, c’est même surtout de cela qu’il s’agit: Naomi Klein en 2007 avait assez clairement démonté ce mécanisme dans son ouvrage La Stratégie du Choc. Mais pour ma part je partage totalement au moins le titre de son article: le doute est révolutionnaire. Il l’est d’autant plus dans ce monde où le politiquement correct a renoué avec le délit d’opinion et amalgame délire absolu et esprit critique sous le label commun de « conspirationnisme ». Tout comme à une époque pas si lointaine où le démon était censé s’être approprié les esprits de ceux qui pensaient la terre ronde et tournant autour du soleil.

Mais plus alors que le fatalisme, la cause première de la dévitalisation politique serait peut être d’une part la désinformation et la méconnaissance des processus et intérêts qui configurent effectivement la situation actuelle, et d’autre part au questionnement sur notre propre utilité: nous avons acquis l’affirmation de notre individualité, mais pour quoi faire? Le paradis du prédateur est un monde constitué d’individualistes désinformés: ils ne savent ni s’organiser pour se défendre, ni comprendre ce qui leur arrive. Ou comme le disait Sun Tzu dans L’Art de la Guerre: « Si tu ne connais ni ton ennemi ni toi-même tu perdras toutes les batailles. »

 

2 réflexions sur “Le doute est révolutionnaire

  1. Je viens de lire votre texte. Il me parait très symptomatique de la pensée courante en Europe Occidentale et aux USA: Une théorisation sans mise en action.
    Cette analyse est correcte sur beaucoup des points; mais, venant de l’Amérique Latine, je n’arrive pas à comprendre cette raison cynique qui permet de rêver, comme la réligion auparavant, à un paradis tout en vivant un enfer.
    Je suis venu en Europe pour comprendre où sortaient tous ces néo-Pizarros (les émigrants italiens, espagnols, portugais, allemands, néerlandais ou français) qui arrivaient à nos terres avec plein d’envie réprimée, plein de projets à bâtir et une sorte de haine contre la communauté. Un égoïsme qui se construit ici même par l’institutionnalisation du rêve, par la construction des systèmes qui bloquent toute action individuelle. Qu’est-ce qui vous reste?
    Voir le monde extérieur comme un jardin de jeu où vous, tels des enfants (le peuple infantilisé), pouvez jouir sans entrave. Le romantisme des néo-Pizarros passent par des coopérations, des théories, des actions pratiques et des révendications pseudo-communes qui n’abutissent qu’à un seul renouvellement de la colonisation de la pensée et de l’action.
    Je suis arrivé ici pour comprendre le deni de réalité de ceux qui tiennent une belle part dans ce monde: les indignés du système qui dorment et mangent.
    Ce que j’espère est que nous arrivons vraiment à construire une vision du monde ensemble et pour cela, malheureusement, je ne vois que votre appauvrissement
    pour comprendre notre fatalisme: comment faire la révolte quand nous devons batailler pour manger et dormir? Peut-être quand nous arriverons à ce stade d’appauvrissement, le bloquage des utopies de vos courants « démocratisés » sera levé.
    Entre temps, comme on dit au Costa Rica, je vous regarde et j’attends.

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