Semer des graines de doute – Feuillet 3

Feuillet précédant

Première partie : Le contexte du doute (suite)

Le contexte médiatique

L’environnement médiatique actuel en France, et dans le monde en général, est caractérisé par une concentration relativement forte. Comme l’indique un article de 2004 de l’Observatoire Français des Médias, « Le grand nombre de titres de presse écrite, de chaînes de télévision, d’éditeurs de livres masque l’ampleur de la concentration dans les médias et ses effets dévastateurs. La concentration au sein de chaque média (concentration dans la télévision, la presse…) n’est qu’un aspect de la concentration car les groupes les plus puissants sont multimedia. Ils ont des positions fortes à la fois dans la télévision, la presse, l’édition, … et sont intégrés à des groupes industriels (Lagardère, Bouygues, Dassault, …). » On trouve le détail des titres contrôles par les grands magnats français sur le site « Pour l’indépendance et le pluralisme des médias »

1.Certes, la loi anti-concentration française empêche un groupe donné de posséder plus de 30% de la diffusion totale de la presse quotidienne d’information politique et générale, ni de posséder à la fois une télévision de diffusion nationale, une radio de diffusion nationale et un quotidien de diffusion nationale. C’est déjà quelque chose, mais il n’en reste pas moins une forte concentration aux mains d’industriels qui défendent fondamentalement les mêmes intérêts. Existe heureusement un vaste choix de sources dites alternatives non alignées à des groupes commerciaux (mais défendant néanmoins des points de vue assez spécifiques qui ne sont pas toujours très explicites), essentiellement sur Internet, dont on trouvera une introduction sur la page Wikipédia « Médias Alternatifs2 ». Certains sont participatifs (Rue89, Agoravox, Mediapart…), d’autres de format de diffusion classique mais avec une analyse différente des médias habituels : Voltairenet, Acrimed, Bakchich… on en trouvera une liste sur le site « Commentcamarche 3».Hors France, de nombreux journalistes indépendants offrent des analyses dans des styles variés : Democracy Now4, The Corbett Report5, Pro-Publica6 parmi tant d’autres. De nombreux blogs individuels ou collectifs à vocation informationnelle constituent une galaxie alternative où se côtoient le meilleur et le pire. Selon Wikipédia il existerait aujourd’hui de l’ordre de 158 millions de blog7, publiant de l’ordre de 1 million de nouveaux billets par jour. Une majorité de ces blogs sont essentiellement inactifs. Il y aurait à peu près 20 millions de blogs francophones. En face de ces blogs, de l’ordre de 2 milliards d’internautes dont 38 millions en France début 20118.

Le contexte de l’Education Populaire

 Mon expérience de bénévole au sein d’une organisation issue de l’Education Populaire sera traitée en troisième partie, je me contenterai donc de donner ici le contexte général de ce mouvement et de son organisation.

 L’Education Populaire est un courant d’idées qui milite pour une diffusion de la connaissance au plus grand nombre afin de permettre à chacun de s’épanouir et de trouver la place de citoyen qui lui revient. Elle se définit généralement en complément des actions de l’enseignement formel. C’est une éducation qui reconnaît à chacun la volonté et la capacité de progresser et de se développer, à tous les âges de la vie. Ces apprentissages sont perçus comme l’occasion de développer ses capacités à vivre en société : confronter ses idées, partager une vie de groupe, s’exprimer en public, écouter, etc… Issue de la déclaration de Condorcet à l’Assemblée en 1792, l’éducation populaire se dote d’une finalité civique. La mise en œuvre de ce concept pendant le 19ème siècle par Jean Macé et la Ligue de l’Enseignement atteint son apogée au moment de l’affaire Dreyfus et le sentiment d’une république en danger, menacée tant par l’armée que par l’Eglise

9. Un second souffle se produit sous le Front Populaire et l’instauration par Léo Lagrange du loisir populaire pour une société « saine et heureuse ». Sous Vichy, les initiatives d’éducation populaire sont placées sous la tutelle de la Direction des Mouvements de Jeunesse. A la Libération il s’agit selon Dumazedier10 de « former le peuple à une culture militante pour renforcer une république progressiste en lutte contre les forces réactionnaires et les puissances d’argent ». Apparaissent également les mouvements d’éducation populaire tels les Foyers Ruraux. A partir des années 60, l’éducation populaire revêt plusieurs visages, entre l’éducation permanente à vocation professionnelle issue de la loi de 1971 et l’animation socioculturelle en voie de professionnalisation. J’ai découvert le concept et la terminologie de l’éducation populaire au contact de l’Université Rurale du Clunisois en 2006-2007.

L’Université Rurale du Clunisois et les Foyers Ruraux

Extrait de la Charte des Universités Rurales : « L’Université rurale intervient comme moyen de sensibilisation, d’information et de formation des citoyens à la connaissance et à leur participation active aux projets de développement ». Fondée en 1990 par des militants du Foyer Rural de Grand Secteur (FRGS) Clunisois. L’Université Rurale du Clunisois a ses racines dans une rencontre organisée par l’Université Rurale Européenne en Haute Savoie en 1989. A cette occasion s’impose la nécessité de rendre le débat citoyen permanent et d’y inclure la dimension européenne. Les deux concepts fondamentaux au croisement desquels se situent les Universités Rurales, l’éducation populaire et le développement local, doivent prendre en compte la perspective internationale dans laquelle s’inscrit le monde réel. Aujourd’hui l’URC défini sa mission en des termes tels que le développement de l’esprit critique, la présence au sein de l’espace public ; le nécessaire dialogue entre savoirs « savants » et les « savoirs d’expérience », entre la théorie et la pratique, entre la réflexion et l’action. Son slogan pourrait être cette citation de Paulo Freire : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde11. » L’URC organise des conférences, débats, rencontres et cycles de formation tel le Certificat d’Initiative Local en collaboration avec le Collège Coopératif de Paris. Elle participe à des échanges internationaux avec notamment le Québec, la Hongrie et le Sénégal.

  Le Foyer Rural de Grand Secteur Clunisois

L’URC fait partie intégrale d’une association reconnue dans le paysage institutionnel et culturel du Clunisois, le Foyer Rural de Grand Secteur (FRGS). Le FRGS est une association créée en 1968 qui regroupe une quarantaine de Foyers Ruraux et associations du secteur. Le FRGS couvre les cantons de Cluny, Matour, Tramayes et Saint Gengoux. « C’est un lieu de rencontres et d’échanges dont le but premier est de créer et de développer des activités culturelles, éducatives, sportives et ludiques sur le territoire. Ainsi, il coordonne les actions inter-associatives qui ne pourraient être réalisées au niveau d’un seul village, il apporte aux Foyers Ruraux et à leurs activités un soutien technique et pédagogique et met en œuvre des actions de formation et d’information des responsables locaux »12. Le FRGS est adhérent à la Fédération Départementale des Foyers Ruraux de Saône-et-Loire (FDFR71), qui chapeaute les différents secteurs couvrant le département.

La dépendance institutionnelle de l’éducation populaire, initiée sous Vichy mais qui lui a longtemps permis de vivre en bonne entente avec un pouvoir dont les représentants avaient connu l’Occupation et qui voyaient en l’éducation populaire un rempart de plus contre la résurgence d’une pensée réactionnaire, est aujourd’hui un éteignoir sous un pouvoir redevenu de fait réactionnaire et des institutions qui cherchent avant tout à faire de la délégation de service public et à optimiser leurs budgets au travers d’actions à court-terme, mesurables et politiquement rentables.

Conclusions de la première partie

 Nous avons vu en quoi les contextes scientifiques, institutionnels, politiques et médiatiques nous incitent à ne pas prendre pour argent comptant les propositions qui émanent de tous ces domaines, du fait des intérêts particuliers – et des conflits d’intérêts – en tous genres qui minent la notion d’intérêt général. Nous avons vu que l’Education Populaire, initialement pensée comme une forme de contre-pouvoir aux puissances de l’argent comme de la religion, s’est largement transformée en un prestataire de service socio-culturel, certes avec encore une dimension éducationnelle et questionnante, mais hautement dépendante des institutions qu’elle est censée critiquer. Et nous avons vu en quoi le doute, loin d’être un signe de faiblesse, est au contraire une nécessite ontologique et émancipatrice.

10 Dumazedier J., Vers une civilisation du loisir, Paris, Seuil, 1962

11 Freire, Paulo, Pédagogie des opprimés suivi de Conscientisation et révolution, Paris, Maspero, 1974

Une réflexion sur “Semer des graines de doute – Feuillet 3

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