Hallucinations d’Etat

Le principal sujet des Unes de ces derniers jours met en opposition deux visions modernes de l’Etat, qui ne sont pas tout à fait assimilables au clivage gauche/droite traditionnel – ce qui les rend d’autant plus intéressantes à examiner. La corruption et, par extension, l’examen de l’usage que fait l’Etat de ses prérogatives, illumine ces deux approches au travers des réponses qu’elles tentent d’apporter.

D’un côté, l’approche que j’appellerai « étatiste » et qui existe aussi bien dans les cercles conservateurs de droite que conservateurs de gauche, consiste à dresser l’Etat en l’alpha et l’omega de la société (tout passe par l’Etat), mais à condition que celui-ci soit « irréprochable ». Or il ne l’est évidemment pas, et ce n’est pas nouveau. On s’en accommode   avec quelques vagues et hypocrites promesses électorales mais quand parfois ça vous explose entre les mains (genre Woerth-Bettencourt ou Cahuzac), on va chercher à « étatiser » encore plus en obligeant, par exemple, les députés et ministres à publier leurs patrimoines et en renforçant l’arsenal anti-fraude. L’approche étatiste estime que c’est en maximisant les pouvoirs (notamment policiers) de l’Etat que celui-ci deviendra exemplaire du fait que plus personne ne pourra se soustraire à ses lois.

De l’autre, l’approche que j’appellerai « individualiste » et dont on trouve des courants aussi bien à gauche qu’à droite, qui considère qu’à partir du moment où la devise de Lord Acton « le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument » est systématiquement vérifiée dans la réalité, il est nécessaire de minimiser le pouvoir et les prérogatives de l’Etat, et de maximiser le pouvoir individuel.

On pourrait vouloir associer « étatisme » avec « gauche » et « individualisme » avec « droite » mais ce n’est pas en fait le cas: une meilleure association serait pour le premier avec « sécurité » et avec le second, « liberté ». Car comme le disait fort justement Roosevelt, ceux qui échangent leur liberté contre leur sécurité n’obtiendront ni l’une, ni l’autre – ce qui implique qu’en termes de vision politique, sécurité et liberté sont profondément incompatibles. Or on parle, en nos pays, beaucoup plus de sécurité que de liberté, et ce à gauche comme à droite.

Malheureusement, là où on entend beaucoup parler de liberté, on entend surtout celle du plus fort: c’est le libéralisme qui prône la déréglementation, la liberté absolue d’exploiter et de profiter des ressources naturelles et humaines, selon le mythe que la somme des actions égoïstes de chacun mènera à la société optimale pour tous. Ce libéralisme-là est une variante pervertie du concept de liberté et la limite à ceux qui ont les moyens d’imposer leurs volontés aux autres. Par la force directe en cas d’absence de l’Etat, ou par la corruption en utilisant la force de l’Etat à leur propre avantage, comme quand la police est gérée par des mafieux, la santé par des laboratoires pharmaceutiques et le fisc par des fraudeurs patentés.

Notre choix est-il alors réduit à un futur orwellien via l’étatisme d’un côté, ou via le darwinisme social et la loi du plus fort de l’autre? Pour sortir de cette dualité insalubre il faut peut-être se poser la question du fondement moral de l’Etat. On nous apprend que l’Etat est légitimé par sa Constitution, que pourtant personne d’entre nous n’a signée et qui n’est appliquée que de loin par les institutions qui en découlent. Ce qui ne veut pas dire que ce que l’on trouve dans la plupart des Constitutions soit à jeter, loin de là! Mais il est intéressant d’examiner la logique de l’Etat ainsi constitué. Globalement, toute Constitution précise que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, que personne n’a le droit de faire acte de violence envers autrui (sauf éventuellement en cas d’auto-défense) et que les gouvernements et institutions représentent et servent le peuple.

Il n’est dit nul part que l’Etat s’octroie des droits particuliers qui ne sont pas accessibles au peuple, ce qui n’aurait pas de sens vu que l’Etat représente le peuple et ne peut donc avoir de droits sur lui. Or, dans les faits, l’Etat s’octroie des droits et prérogatives qui dépassent largement celles du citoyen. Sur quelles bases? Coutumières, mais en fait surtout hallucinatoires. Et n’y voyez aucun lien avec le cannabis!

En effet, les prérogatives de l’Etat sont en grande partie une hallucination collective: elles n’existent que parce que la plupart d’entre nous croyons qu’elles existent. Je n’ai pas le droit d’arrêter quelqu’un en rue pour lui demander ses papiers, ni de le mettre en détention préventive, ni de lui extorquer de l’argent, ni d’attaquer un pays lointain qui ne m’a rien fait. Personne n’a jamais donné ces prérogatives à l’Etat, et pourtant il les a. Mais si, d’un coup de baguette magique, nous cessions tous d’y croire et devenions incapables d’imaginer que l’Etat puisse avoir des prérogatives que nous n’avons pas nous-même en tant que citoyens, l’Etat cesserait immédiatement de les avoir: les quelques policiers n’auraient aucun pouvoir face à une population qui ne comprendrait pas de quel droit elle se fait ainsi traiter (et les policiers eux-mêmes n’imagineraient plus avoir un tel pouvoir), et de manière générale toutes les ordonnances coercitives illégitimes de l’Etat cesseraient de fonctionner.

Émergerait alors peut-être une nouvelle façon de voir et vivre la politique: l’Etat issu d’une base « volontariste », non coercitif, non obligatoire, et non corrompu.

 

 

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