Exil du Chaos

Saisissante lettre d’une française habitant la Grèce depuis près d’un quart de siècle..

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Exil du Chaos

17 février 2013 Par Marie Laure Veilhan
Nous avons pris la décision de partir.
Voilà une décision qui procède d’un non-choix, d’une nécessité que je
ne qualifierai pas d’absolue, pour la simple raison que je sais qu’on
n’est ni en Afghanistan, ni à Smyrne de 1922. Non, ç’aurait pu être un
choix. Mais c’est tout juste une décision.
Décision d’exil, alors.
Il nous reste un été ici. Nous serons en France pour la rentrée 2013.
Nous laisserons derrière nous la maison de mon compagnon, Christos.
La maison d’un autre exil, qui date de 90 ans : celui des grands-parents
de Christos, venus de Constantinople (Kalloni, « la belle ») en 1922.
J’écrirai un jour prochain ce que j’ai pu retenir de cette histoire-là. Elle
est présente, curieusement parfois.
Nous laisserons des amis, Dina la rigolote, Angélique à la voix d’or,
nous laisserons le père de mes enfants, la mer où Christos allait pêcher
si souvent, sur les traces de son père, pêcheur, les orangers, le grenadier,
les citronniers, l’oncle Adonis, tout tordu, tout pauvre, tout vieux,
toujours si digne et souriant, sauf ces jours-ci, sa dame Anna s’en va à
petit feu…
Je laisserai la terre que j’ai aimée pour la première fois il y a vingtquatre
ans, fille au pair d’un été, et que je croyais ne jamais quitter.
Chaque jour qui passe, j’ai peine à croire à ce qui arrive à cette Grèce-là.
J’ai peine. Grand peine.
Nous sortons peu – le temps a l’air d’avoir pris la couleur de la vie : il
pleut, sans arrêt, au point que le bois doit rester longtemps dans le poêle
avant de s’embraser. Nous regardons distraitement les journaux
télévisés, on connaît la rengaine. Deux dizaines d’impôts créés en 2012.
Chômage. Misère. Enfants non vaccinés. Facultés qui ferment. Hôpitaux
en panne de chauffage, de matériel de première nécessité (compresses,
instruments chirurgicaux,…). Et de yaourts aussi. Néo-nazis au
parlement. Grèves. Mobilisation décrétée dans deux secteurs (marine
marchande et transports en commun), sous le contrôle direct de l’armée.
La folie rivalise au quotidien avec le ridicule, le trivial, le presque
rigolo. Non, on n’y croit pas, quand le secrétaire du Ministère de
l’Economie annonce que « le smic à 560 euros -bruts- est encore trop
haut »…
En chiffres, ça donne : 27 % de chômage global en novembre 2012
(derniers chiffres disponibles), soit une augmentation de 31% par
rapport au mois de novembre 2011. 61,6% parmi les jeunes. Chiffres
officiels, qui ne prennent pas en compte les multiples programmes de «
formation » indemnisés à 250 euros pour deux mois, soit trois fois
moins que l’allocation chômage, fixée à 360 euros mensuels. Pas
d’allocation familiale, ni de logement bien sûr. 60 milliards de créances
avérées vis-à-vis du Domaine Public (fisc et caisses d’assurance maladie
et retraite). La récession en 2012 à 6,5%, pour la cinquième année. Le
pain à 1,60, l’essence à 1,70. Le smic grec à 560 euros brut (480 euros
nets), et 492 bruts (424 nets) pour les jeunes jusqu’à 25 ans. 300.000
compteurs coupés l’an dernier faute d’avoir pu payer la facture
d’électricité, désormais couplée à l’impôt spécial (calculé sur la base de
la surface du bâtiment alimenté), censé être exceptionnel, mais qui sera
finalement intégré à un impôt global.Mon employeur (Union desCoopératives Agricoles), qui emploie 130 personnes (à l’usine et dans les bureaux, ne s’est toujours pas acquitté des salaires de novembre du personnel administratif. Je fais partie de ce dernier, mais ai eu droit à un « régime de faveur » qui m’a permis de recevoir les salaires de novembre et décembre, sous forme d’ « avance sur salaire » (c’est joli, comme formule : avance sur arriéré). J’étais allée faire remarquer que c’est ma seule source de revenus, et que nous vivons à quatre de ces presque 800 euros par mois. Nous avons longtemps été les moins riches de tous ceux que je connais. Nous sommes désormais parmi les moins pauvres de ceux dont nous partageons le quotidien (travail exclu). Il n’y a plus de syndicat des ouvrières à mon boulot : il a été dissout, suite à des pressions exercées

de façon ouverte sur l’intégralité des ouvrières, prises une à une. Ce
mois-ci, le grand magasin Sprider (grande chaîne de vêtements bas
prix), qui employait quinze personnes, a fermé. La deuxième
boulangerie du quartier aussi. Pas résisté.

[Christos discute ce moment-même sur Skype avec un copain, parti en
Allemagne en septembre. Il lui parle exactement de ça, à l’instant. C’est
saisissant.]
Aighion accueillait depuis plusieurs années deux sections
d’enseignement supérieur technique (optique et kiné). Au bord de la
mer, dans un bâtiment industriel abandonné et rénové. Ces deux sections
disparaîtront, comme une trentaine d’autres en Grèce, à partir de
septembre. Les étudiants s’en iront, les bars, le cinéma qui avait rouvert
depuis peu, la salle de musique… vont se vider un peu plus. Nous n’y
allions quasiment plus, mais c’est réjouissant de voir ces étudiants qui
venaient jouer gratuitement au « Polytechneio ». Triste, aujourd’hui,
d’être presque sûr que cela ne durera pas.
Je voudrais être contredite par les faits.
Mais les médicaments de traitement du sida ont été désinscrits de la liste
des médicaments remboursables. Pour les traitements anti-cancer,
cardio, contre la tension artérielle… et pour une foule d’autres, la
question n’est plus tant qu’ils soient ou non remboursables : il est de
plus en plus difficile d’en dénicher. On crève de cette crise, et pas ceux
qui sautent d’un balcon ou se tirent une balle dans la tête. On se laisse
aller, aussi, tout simplement.
Je m’accroche à ceux que j’aime. Et à la première sonate de Beethoven,
aussi. Qu’il me pardonne…
Je participerai du 1er au 3 mars à une rencontre organisée par l’aile «
rouge » du Syriza sur la lutte contre le fascisme (en tant qu’interprète, ce
qui nous paiera les billets de bus et une partie des frais de séjour à
Athènes). Je vous conterai ce que j’aurai pu en retenir. Je sais désormais
que cela pourra nous valoir des déboires plus ou moins importants. Les
députés de l’Aube Dorée soufflent sur les braises de la haine, l’un deux
a déclaré hier : « la prochaine fois que nous ferons une descente sur un
marché pour contrôler les vendeurs étrangers, on ne fera pas que donner
des coups de lattes dans les étalages. Il faut bien qu’on se fasse plaisir,
aussi… Il est hors de question qu’on laisse les citoyens grecs sans
protection ». Babakar Ndiaye est mort, il y a huit jours, jeté sur les rails
de la station Thisseio, à Athènes, par l’un des dix agents de la police
municipale qui l’avait pris en chasse parce qu’il vendait sur le trottoir
des faux sacs Vuitton ou des parapluies chinois. Les paysans qui
tentaient de bloquer symboliquement la route nationale ont été attaqués
par les flics. Attaqués, non pas arrêtés. La violence institutionnelle
s’installe chaque jour. Violence policière des brigades anti-terrorisme
qui rouent de coups les quatre jeunes (qui se déclarent anarchistes), les
défigurent, et se donnent tout juste la peine d’un maquillage
électronique pour masquer les pires traces de torture sur les visages
tuméfiés.
Le message est clair : « Tenez- vous tranquilles, ça pourrait arriver à
tout le monde et à n’importe qui ».
Enfin, presque. Des militants de l’Aube Dorée, arrêtés la même semaine
en possession d’armes lourdes, se sont fait photographier au poste. On
en rigole : ils ont l’air de sortir du centre de soins esthétiques, tellement
ça n’a pas l’air de les éprouver. On comprend, d’ailleurs : ils sont déjà
dehors. Nous savons bien que ce qui nous attend en France n’est pas
rose. Au-delà de l’adaptation à une vie que nous n’avions jamais prévue
telle (ce qui suppose une adaptation forcée des enfants, par exemple, à
un système scolaire en français, eux qui sont scolarisés en grec, bien sûr
– mon fils, de bientôt onze ans, ne sait ni lire ni écrire en français, il a
commencé l’anglais il y deux ans…), au-delà de tout ce qui nous fera
ressentir ce mal du pays que les Grecs appellent si justement νοσταλγία
(la nostalgie, douleur de la terre d’où l’on vient en traduction libre…),
nous savons bien que la situation en France est dure, violente parfois, et
que les choses vont mal pour beaucoup, là aussi.

D’ailleurs, le mal dont souffre la Grèce, c’est le même que celui qui
étend son ombre sur l’Hexagone. Je le nomme « argent-dette », comme
l’ont si bien fait les créateurs grecs de « Catastroïka », dont je ne saurais
trop vous recommander la vision. Il a beau avoir été tourné il y a bientôt
deux ans, tout y est.
Voyez. Regardez. Dites. Faites. Agissez.
C’est de notre vie à tous et à chacun qu’il s’agit.
Marie-Laure Veilhan
Traductions grec-anglais-français
Aighion

 

Source: ATTAC Mâcon

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