La guerre et l’évolution des sociétés complexes

F1.smallDans le dernier billet « La Cliodynamique, une méthode scientifique pour prédire les crises sociales« , il était question d’une technique de simulation numérique à même de prévoir l’émergence de crises sociales graves. Une technique similaire développée par ce même Peter Turchin de l’Université du Connecticut et le National Institute for Mathematical and Biological Synthesis, s’attache à simuler l’avènement des sociétés complexes dites « ultrasociales », c’est-à-dire capables de générer de la collaboration entre groupes ethniques distincts (ce qui n’est finalement qu’une autre définition de « civilisation »). L’objectif de ce développement est d’une part de comprendre comment nos énormes, étatiques et anonymes sociétés ont pu se développer à partir de petits groupes communiquant en face-à-face, et d’autre part pourquoi autant de variabilité dans la capacité des populations de construire durablement ce type de sociétés?

Les théories habituelles existent sous la forme de « modèles verbaux » qui pêchent par l’absence de prédictions quantitatives susceptibles d’être testée contre les données de l’Histoire. Cette étude, parue dans le PNAS de ce mois et intitulée « Guerre, territoire, et l’évolution des sociétés complexes du Vieux Monde« , présente un modèle d’évolution culturelle capable de prédire de manière étonnante où et quand les plus grandes civilisations sont apparues dans l’histoire humaine, basé sur la compétition – et notamment la guerre. Il existerait une corrélation entre l’avènement des civilisations (ou sociétés « ultrasociales » stables) et l’intensité des guerres, intensité elle-même liée à la distribution de la technologie militaire (par ex. la cavalerie lourde) ainsi qu’à la nature du terrain (plaines, montagnes, etc…). Autrement dit, la diffusion des nouveaux armements induit des guerres de plus haute intensité, qui poussent les sociétés à développer des caractéristiques « ultrasociales » durables.

Ce modèle, contextualisé dans la géographie de l’Europe, Asie et Afrique entre 1500 avant et 1500 après JC, décrit la réalité historique de manière relativement fidèle (de l’ordre de 65%), alors qu’un modèle alternatif ne prenant pas en compte la distribution de la technologie militaire ne couvrait que 16% de la réalité historique. Vous pouvez voir le modèle à l’oeuvre via ce lien: http://www.pnas.org/content/110/41/16384.full

Nous avons généralement l’idée qu’une société « ultrasociale », anonyme mais collaborative au travers de ses institutions, est un développement logique ayant ses sources dans l’apparition de sociétés agraires. Cela n’est pas si évident car de nombreux facteurs vont à l’encontre de l’établissement « naturel » de ce type de société. Prenons par exemple la notion de confiance établie entre groupes ethniques différents. La capacité à avoir confiance et à aider des individus d’un groupe différent du sien a un avantage évident au sein d’une civilisation multi-ethnique, mais les groupes ethniques qui participent à cette « norme sociale » sont vulnérables du fait de l’existence de groupes « tire-au-flanc » qui limitent la coopération à l’intérieur de leur propre groupe ethnique, tout en tirant bénéfice de la coopération que leur apporte les normes et institutions ultrasociales. De manière plus générale, du fait que les bénéfices des normes ultrasociales ne sont apparents qu’à partir d’une certaine échelle, mais que les coûts sont supportés par les parties constituantes (par ex. les groupes ethniques), il suffit que cette base se fragmente pour perdre les institutions qui mettent en oeuvre ces normes. La guerre de forte intensité (mettant en jeu la survie des groupes participants) serait donc un facteur majeur poussant des sociétés voisines à se constituer en « ultrasociété » et à développer des institutions capables de garantir ces nouvelles normes de collaboration inter-groupes. Développement qui n’aurait pas lieu si ces groupes ne se trouvaient pas, ou plus depuis suffisamment longtemps, confrontés à une situation de vie ou de mort.

Il n’est pas évident de faire un lien entre cette étude académique et la réalité actuelle. Il semble assez clair que la seconde guerre mondiale a eu un effet structurant en Europe, avec une coopération importante au sein du monde « libre » comme au sein du nouveau monde communiste. La disparition des menaces extérieures annihilantes (par opposition à la menace de type guérilla), plutôt que de renforcer encore la notion coopérative comme on pourrait le rêver, serait alors un facteur dans « l’indépendantisme » des différentes groupes qui rejettent petit à petit les normes ultrasociales au profit d’intérêts plus immédiats: l’émergence des groupes ethniques minoritaires, groupes religieux, groupes politiques extrêmes qui revendiquent tous leurs « différences » et des normes sociales malléables selon leurs propres intérêts, sont peut être l’illustration de ce phénomène. Sans même parler des groupes prédateurs qui se constituent au sein même des institutions « ultrasociales » pour les pervertir et les utiliser à leur propre avantage, mais c’est un autre sujet souvent abordé sur ce blog par ailleurs.

Sommes-nous alors confrontés à un cycle incessant: la guerre qui constitue un ensemble de groupes en une « ultrasociété », une civilisation, un Etat-Nation anonyme et collaboratif permettant, un temps, une prospérité importante, avant de se fragmenter à nouveau jusqu’à l’inévitable conflit qui annihilera certains groupes au profit d’autres, annonçant la venue d’une nouvelle civilisation « ultrasociale »? C’est en tout cas ce que l’Histoire semble dire. Il me semble que la question pertinente serait alors de voir s’il existe, en principe au moins, un juste milieu, un état dynamique stable, coopératif et prospère entre le diktat de l’Empire et l’enfer des hordes barbares.

 

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008: sciences, société, politique... Indécrottable indépendant ayant travaillé dans la vidéo et l'informatique industrielle. Actuellement dans la photo (www.vincentverschoore.com).

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