La Syrie, le sarin et les salauds

© Robert King/ Polaris/ Starface
© Robert King/ Polaris/ Starface

Suite aux deux derniers articles publiés cet été sur le sujet de la grosse manip politique centrée sur la Syrie, « Syrie, d’où vient le gaz sarin? » et « Syrie, le grand n’importe quoi« , en voici la suite inspirée par le journaliste US Seymour M. Hersh et sa colonne à paraître le 19 décembre dans la London Review of Books: « Whose sarin? » (le sarin de qui?). L’article a été traduit en français, à l’adresse suivante: http://www.legrandsoir.info/le-sarin-de-qui-london-review-of-books.html

Seymour Hersh est un journaliste d’investigation reconnu, souvent critique face à la politique étrangère de son pays, et un contributeur régulier du New York Times. Pas vraiment le profil du complotiste de base – précision utile quand on se permet de remettre en cause la parole officielle.

L’argument central de Hersh est que les USA, tout comme leurs alliés et notamment la France, ont attribué l’attaque au gaz sarin du 21 août au régime de Bachar el-Assad sans la moindre justification factuelle quand à l’origine de cette attaque. Outre le fait que la mission des Nations Unies n’a pas non plus clairement placé la responsabilité de cette attaque sur les épaules d’Assad, l’argument de Hersh se base surtout sur les témoignages qu’il a pu recueillir de la part de responsables militaires et des services de renseignement. Extraits:

« Mais au cours de récentes interviews avec des officiers du renseignement et militaires en exercice et à la retraite, j’ai trouvé une forte préoccupation, et parfois de la colère, sur ce qui a été perçu à plusieurs reprises comme une manipulation délibérée de l’information. Un officier de renseignement de haut niveau, dans un e-mail à un collègue, a qualifié les assurances de l’administration sur la responsabilité d’Assad de « ruse ». L’attaque « n’est pas l’oeuvre du régime actuel », écrit-il. Un ancien haut fonctionnaire du renseignement m’a dit que l’administration Obama avait déformé les informations disponibles – en termes de chronologie et de séquence – pour permettre au président et à ses conseillers de donner l’impression que l’information avait été obtenue en temps réels, au moment même où l’attaque se produisait. La distorsion, dit-il, lui rappelait l’incident du golfe du Tonkin en 1964, lorsque l’administration Johnson a inversé la séquence des messages interceptés par la NSA pour justifier l’un des premiers bombardements du Nord-Vietnam. Le même responsable a dit qu’il y avait une immense frustration au sein de la bureaucratie militaire et du renseignement : « Les gars lèvent les bras au ciel en disant : « Comment pouvons-nous aider ce gars » – Obama – « si lui et ses copains à la Maison Blanche inventent les informations au fur et à mesure ? » »

« L’absence d’alerte immédiate au sein de la communauté du renseignement américain démontre qu’il n’y avait pas d’information sur les intentions syriennes dans les jours ont précédé l’attaque. Et il y a au moins deux façons pour les États-Unis d’en avoir eu connaissance à l’avance : les deux ont été abordés dans l’un des documents secrets américains des services de renseignement qui ont été rendus publics ces derniers mois par Edward Snowden, l’ancien sous-traitant de la NSA. »

« Le 29 Août, le Washington Post a publié des extraits du budget annuel pour tous les programmes nationaux de renseignement, agence par agence, fournis par Snowden…

…Le quotidien a également fourni la première indication de l’existence d’un système de capteurs secrets à l’intérieur de la Syrie, conçu pour fournir un avertissement précoce sur toute modification de statut des armes chimiques de l’arsenal du régime. Les capteurs sont suivis par le National Reconnaissance Office, l’organisme qui contrôle tous les satellites de renseignement américains en orbite. Selon le résumé du Washington Post, le NRO est également chargé « de l’extraction de données à partir de capteurs placés sur le terrain » à l’intérieur de la Syrie. L’ancien responsable du renseignement, qui avait une connaissance directe du programme, m’a dit que les capteurs NRO ont été implantés près de tous les sites de stockage d’armes chimiques connus en Syrie. Ils sont conçus pour assurer une surveillance constante de la circulation des ogives chimiques stockées par l’armée. Mais beaucoup plus important, en termes d’alerte, est la capacité des capteurs d’alerter les services de renseignements des États-Unis et d’Israël lorsque les ogives sont armés de sarin….

…Les capteurs n’ont détecté aucun mouvement dans les mois et les jours qui ont précédé le 21 Août, a déclaré l’ancien fonctionnaire. Il est bien entendu possible que le sarin ait été fourni à l’armée syrienne par d’autres biais… »

L’article de Hersh est long et détaillé, à lire pour bien comprendre la situation qui mena finalement au recul de Obama (et de la France, contrainte et forcée à renoncer pour cette fois à son vat-en-guerre malgré les déclarations très staliniennes d’un Fabius estimant que Assad ne méritait pas d’exister…). J’en cite encore les deux paragraphes de conclusion:

« La distorsion par l’administration des faits entourant l’attaque au sarin soulève une question incontournable : savons-nous tout sur l’empressement qu’Obama a eu pour ne pas mettre sa menace de « ligne rouge » à exécution et bombarder la Syrie ? Il prétendait avoir un dossier en béton, puis tout à coup a décidé de porter la question devant le Congrès, pour ensuite accepter l’offre de M. Assad de renoncer à ses armes chimiques. Il semble possible qu’à un moment donné il a été directement confronté à des informations contradictoires : des éléments suffisamment solides pour le persuader d’annuler son plan d’attaque, quitte à subir les critiques que le Républicains n’allaient pas manquer de lui faire.

La résolution de l’ONU, adoptée le 27 Septembre par le Conseil de sécurité, a indirectement avancé l’idée que les forces rebelles comme al- Nousra devaient également désarmer : « aucune partie en Syrie ne devra utiliser, développer, produire, acquérir, stocker, conserver ou transférer des armes [ chimiques ]. » La résolution demande également que le Conseil de sécurité soit immédiatement informé si un groupe non-étatique « acquiert des armes chimiques ». Aucun groupe n’est nommément cité. Tandis que le régime syrien poursuit le démantèlement de son arsenal chimique, l’ironie est qu’après la destruction du stock d’agents chimiques d’Assad, al-Nosra et ses alliés islamistes pourraient se retrouver comme la seule faction à l’intérieur de la Syrie capable de fabriquer du sarin, une arme stratégique différente de toute autre dans la zone de guerre. Il reste peut-être encore des choses à négocier. »

 Nous sommes une fois encore face au problème du filtrage de l’information entre la source (ce qui provient directement du terrain), son interprétation plus ou moins biaisée, sa rétention ou sa transformation par les hautes sphères de l’administration qui préparent cette information pour l’exécutif politique, et l’utilisation politique qu’en fait cet exécutif. Comme le dit Hersh, il est difficile de savoir dans quelle mesure l’exécutif est lui-même le manipulateur d’une information a priori relativement correcte, ou s’il en est la victime et, dans le cas qui nous intéresse ici, tente de trouver une voie de sortie la moins coûteuse possible quand il s’aperçoit qu’il a été trompé par ses services. La réponse est sans doute « un peu des deux », car l’exécutif ce n’est pas seulement un président, c’est un ensemble de gens dont certains ont des intérêts particuliers et tentent d’utiliser la puissance publique au profit de ces intérêts. C’était flagrant dans le cas des attentats du 11 septembre 2001, dont nous savons d’une part que de nombreuses informations cruciales ayant pu permettre aux américains de prévenir ces attentats ont été volontairement cachées par le FBI (voir « Classified Woman – the Sibel Edmonds story » et ce récent article), et d’autre part que le triumvirat Bush/Cheney/Rumsfeld était en fait une bande de gangsters ayant beaucoup à gagner au travers d’une Amérique en guerre au pays du pétrole. Il est plus difficile de juger des gens tels que Rice ou Powell, des personnes sans intérêt direct avec le pétrole ou l’affairisme militaire, probablement victimes de désinformation de la part de leurs agences FBI et CIA (l’invention des armes de destruction massive par la CIA, notamment) mais néanmoins soumises à un « esprit de corps » hautement nuisible pour leurs concitoyens et le monde en général.

Le fait que la NSA et les agences de renseignement en général puissent, impunément, fouler aux pieds les plus élémentaires principes de la liberté et de la démocratie, que les lanceurs d’alertes soient, de par le monde, intimidés et pourchassés malgré leur évidente nécessite – d’un point de vue démocratique du moins – à tel point qu’un gouvernement français supposément progressiste (ah ah ah) qui se rend compte, grâce à Snowden, qu’il est surveillé illégalement, ose quand même refuser le survol de son territoire à l’avion présidentiel équatorien au motif que Snowden serait peut-être à bord…. Il n’y a pas de justification logique à un tel comportement autre que la corruption: les élites mondiales sont au courant de ce petit jeu, y participent, et visent toutes le même but: un monde orwellien, une population virtuellement incarcérée et muselée leur garantissant l’accès à un pouvoir total.

Mais le pire n’est pas l’inclinaison totalitaire des élites – après tout, c’est dans leurs gènes et le système des institutions, la séparation des pouvoirs furent inventés pour juguler ce tropisme naturel. Non, comme le disait Albert Jacquard: le pire, les vraies putes dans cette histoire, ce sont les gens normaux qui participent à l’avènement d’un monde carcéral contre de l’argent. Qu’ils soient technocrates, ingénieurs, flics, juristes ou soldats (j’en passe), le fait de participer sciemment à cette entreprise au motif d’en retirer un salaire les range au niveau des salauds chassant résistants et juifs au service de la Gestapo, dans un monde plus si lointain que cela.

 

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