bostromJe parie que Descartes n’y avait pas pensé: être ou ne pas être une simulation. Mais d’autres y ont pensé, tels le philosophe Nick Bostrom et le prix Nobel d’astrophysique George Smoot. Deux présentations vidéo, de ce que l’on appelle « l’argument de simulation » par ces personnalités vous sont proposées en bas de page, argument initialement proposé par Bostrom dans la revue Mind en 2002.

L’argument de simulation est basé sur une hypothèse: un jour ou l’autre l’humanité ou toute civilisation, terrestre ou extra-terrestre, est susceptible de développer la capacité de simuler la conscience par un processus de type informatique. Tout comme nous tentons déjà de le faire pour le climat, pour la congestion routière ou dans les jeux vidéo, les scientifiques ayant accès à cette capacité chercheront à simuler l’humanité (en insérant ces consciences simulées dans un univers simulé) afin de voir comment se développent différents scénarios. A partir de ceci, trois possibiités:

1) La civilisation en question disparaît avant d’avoir pu réaliser cette simulation – par auto-destruction, par une catastrophe naturelle, peu importe. En ce cas nous sommes nécessairement « vrais » vu que personne n’a eu le temps de nous créer sous forme de simulation.

2) Elle ne s’intéresse plus à la simulation, que ce soit par éthique ou du fait que cela n’est plus pertinent, ou d’autres raisons que nous ne pouvons imaginer. En ce cas à nouveau, nous sommes bien « nous ».

3) Elle crée des simulations de consciences qui interagissent au sein d’univers simulés, avec un nombre de consciences simulées largement supérieur au nombre d’individus existant réellement, et en ce cas il est fort probable que nous ne soyons ni plus ni moins que des êtres simulés.

Pour Bostrom, nous sommes clairement en chemin pour aboutir à une technologie informatique capable de simuler un cerveau humain à l’échelle du neurone. A ce jour, le Human Brain Project estime que la simulation d’un seul neurone requiert une puissance de 1 GigaFLOPS (soit 109 opérations à virgule flottante par seconde), associée à une mémoire de 1 mégaoctets – en gros la puissance d’un bon smartphone. Pour un cerveau humain contenant de l’ordre de 100 milliards de neurones, la puissance nécessaire serait de l’ordre de 1 ExaFLOPs (soit 1018 ou 1 milliard de milliards d’opérations par seconde), puissance que certains estiment possible d’ici 2018.

matrix1La logique de l’argument est assez imparable,en tout cas d’un point de vue matérialiste: nous sommes à quelques générations humaines de pouvoir simuler l’Humanité (ou des Humanités), il n’y a pas de raisons très solides pour que nous ne le fassions pas si nous devenons techniquement capables de le faire, et si l’univers qui nous entoure est une simulation raisonnablement réaliste de l’univers originel habité par nos concepteurs, la probabilité qu’il existe, parmi les 100 milliards de planètes habitables dans notre seule galaxie, une civilisation suffisamment avancée pour réaliser ce type de simulation est très élevée – beaucoup plus élevée en tous cas que celle que nous soyons nous-même une réelle civilisation originelle, non simulée.

Avons-nous des indices? Oui, tout comme les perturbations au sein de The Matrix témoignaient d’imperfections au sein de cette simulation-là, nous avons en notre monde l’imprécision du domaine quantique dans le microcosme, et l’imprécision de l’univers éloigné dans le macrocosme. La nature essentiellement virtuelle du monde quantique (sur lequel ce blog contient par ailleurs de nombreux articles) peut être vue comme une approximation, une limitation de la ressource informatique sur laquelle se base la simulation. Le système ne calculerait la simulation complète qu’à la demande – au moment où l’expérimentateur – simulé – fait une observation d’un phénomène quantique (flou), réduisant ainsi ce dernier à une forme classique avec un état et une chaîne causale bien déterminés. Idem pour le macrocosme, il suffit de simuler les étoiles lointaines sous formes de simples points de lumière tant que personne ne regarde de trop près, et créer des rendus plus complexes au fur et à mesure des besoins.

L’argument de simulation est également une réponse au principe anthropique et notamment sa version « forte » qui stipule que l’Univers et donc les paramètres fondamentaux dont celui-ci dépend doit être tel qu’il permette la naissance d’observateurs en son sein à un certain stade de son développement. En effet, le fonctionnement de l’univers est tellement précisément accordé pour permettre l’émergence de la vie que l’on peut en déduire deux hypothèses principales: soit notre univers est un parmi une infinité d’autres univers, auquel cas toutes les configurations possibles finissent par arriver et nous sommes « la bonne », soit l’univers a été « pensé » pour que nous y apparaissions, ce qui ramène à la croyance en dieu et ses dérivés, ou à l’argument de simulation.

La possibilité que nous vivons dans une simulation rejoint également l’hypothèse de l’univers holographique, présentée dans quelques articles de ce blog et notamment L’Univers, l’Hologramme et Nous. Dans ce modèle, nous (le monde) sommes une projection 3D d’une source 2D située sur la surface de notre univers. Là encore, certains indices: le principe de conservation de l’information (une source holographique coupée en deux ne donne pas deux demi-hologrammes, mais deux hologrammes complets mais moins précis) ainsi que a notion de granularité de l’univers: la distance de Planck serait la limite de la « résolution » du système, créant une granularité semblable à celle que l’on observe sur une image photo passée à la loupe.

Je précisais ci-dessus « du point de vue matérialiste » car, vous l’aurez compris, l’argument de simulation décrit ici se base sur la notion de conscience en tant que propriété émergente du cerveau, un peu comme l’humidité est une propriété émergente de molécules d’eau dans un certain type d’arrangement (forme liquide en l’occurrence). Ce serait alors la capacité d’intégration d’information, dénotée phi, qui serait la mesure du niveau de conscience. Une souris a une conscience, mais inférieure à la nôtre du fait que sa capacité à intégrer de l’information est inférieure à la nôtre. Selon cette idée très répandue en science, la capacité à modéliser parfaitement un cerveau mènerait mécaniquement à la modélisation de la conscience dont est capable ce même cerveau. Il suffit de trouver le bon programme et disposer de la puissance de calcul nécessaire.

C’est un peu le modèle standard de la conscience mais ce n’est pas le seul, il existe au moins un autre modèle générique qui place la conscience en tant que loi universelle préexistante à toute vie, voir à toute matière. Cette approche est très bien présentée par le yogi Dada Gunamuktananda dans la vidéo TEDex ci-dessous:

Dans ce cadre-là, la notion de simulation de la conscience à partir de simulations mécanistes de cerveaux n’a plus guère de sens, et en fait pas mal de domaines de la science humaine sont complètement à revoir. Mais cela n’enlève rien à la pertinence de l’argument de simulation lui-même, vu que la conscience, comprise sous forme d’une loi naturelle inhérente à la structure de l’univers telle la gravité ou l’électromagnétisme, pourrait aussi en principe être simulée.

Si nous acceptons un instant l’idée que nous sommes effectivement une simulation, programmée par une civilisation dont nous ignorons tout mais dont nous pouvons raisonnablement supposer qu’elle nous ressemble – ou nous a ressemblé, peu ou prou, à un moment de son histoire – se pose la question de l’objectif de cette simulation, et de l’attitude à adopter. Avons-nous la possibilité d’un choix entre la pilule rouge et la pilule bleue? Si la simulation est un jeu au sein duquel certains survivent pour passer à l’étape suivante et d’autres sont éliminés définitivement, faut-il essayer de faire partie des « gagnants »?

Si l’Humanité simulée décidait de ne plus jouer, de protester de son instrumentalisation par les concepteurs du jeu – comme Néo et son équipe dans Matrix – ne risquerions-nous pas simplement de les conduire à arrêter la simulation? Imaginez toutes les étoiles se regroupant dans un coin du ciel pour y inscrire « GAME OVER »…

3 réflexions sur “Être ou ne pas être… une simulation.

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