L’image du garçonnet syrien mort sur une plage turque aura fait plusieurs fois le tour du monde, récoltant sur son passage autant de belles phrases aussi sentimentalistes que tardives, et de demandes de passages à l’acte: il faut faire quelque chose, pour les réfugiés eux-même bien sûr – c’est la moindre des choses – mais aussi et surtout pour « que ça change là-bas ».

Là-bas en Syrie, 220px-Bashar_al-Assad_(cropped)un pays écrasé entre deux « méchants » dont l’Occident ne sait pas lequel soutenir: Assad, dépeint depuis plusieurs années par nos politicards et médias comme un infâme dictateur avec les molaires baignant dans le sang de son peuple (on aura vite oublié sa visite officielle en 2008, et quand Sarkozy dit aujourd’hui que la France a toujours été du côté des dictateurs…). Ou Daech, un ramassis de psychopathes et de criminels sous un fin verni islamiste (voir l’article « Le terrorisme islamiste, le mal nommé« ) ?

AFP PHOTO / ARIS MESSINIS

Au-delà du fait que la mort du petit Aylan n’a rien à voir avec Assad vu qu’il venait de Kobane, ville au cœur d’un combat sans fin entre Daech et les Kurdes et loin du périmètre d’action des forces syriennes officielles, non seulement l’idée même que l’Occident ne fait actuellement rien en Syrie est fausse, mais en plus l’action occidentale poursuit, comme d’habitude, des objectifs vagues, contradictoires et dangereux.
Il est de bon ton ces derniers jours, comme c’était le cas en 2012 lors du début de la « révolution » syrienne et du support inconditionnel français à l’hilarant Conseil de Coopération du Golfe, de demander la tête de Bachar el-Assad. La France aurait à l’époque bien voulu une intervention militaire, mais les USA n’en voulaient pas – faut croire que les leçons apprises à la dure en Afghanistan et Irak n’étaient pas complètement oubliées -, ce qui n’empêche pas les USA de mener depuis lors une opération anti-Assad de basse intensité: en juin dernier le Washington Post rapportait dans cet article que Le House Intelligence Committee venait de voter à l’unanimité de réduire jusqu’à 20% des fonds secrets alloués à la CIA, à hauteur de un milliard de dollars par an (!), pour entraîner et équiper les rebelles syriens (1). Ce suite à de sérieux doutes, de la part de l’administration Obama, sur l’efficacité de ce programme.

cia fighterDepuis 2013, 10 000 combattants « modérés » auraient ainsi été formés, en plus d’une aide militaire aux « alliés » de ce qui reste de l’Armée de Libération Syrienne: Arabie saoudite, Qatar et Turquie. Pays qui font mine de s’opposer à Daech mais qui entretiennent en fait des agendas très ambigus: l’Arabie veut garder Daech en première ligne contre le monde chiite mené par l’Iran; la Turquie en a besoin pour lutter contre les kurdes et lui sert de base logistique arrière et de route d’écoulement de son pétrole. On se doute bien qu’une bonne partie de l’effort US profite in fine à Daech, d’où la demande de réduction du budget de la CIA. A cela s’ajoute les fortes sanctions déjà prises par les USA à l’égard d’Assad.

000_Par8234954Pendant ce temps-là, l’alliance contre Daech aura conduit en un an 4 000 raids aériens, freinant sans doute l’avancée des forces barbues mais ces derniers sont malgré tout, aujourd’hui, à moins de 200 km de Damas. La chute d’Assad serait du pain béni pour Daech, qui malgré les quelques « modérés » qui survivent ici et là, prendrait alors le contrôle total de la Syrie. Qui gagne? Certainement pas les syriens. La situation est donc simple: malgré les bombardements menés par la coalition, les sanctions et mesures déjà prises contre Assad par les USA et leurs alliés ont surtout servi à renforcer Daech, avec pour effet la réduction du périmètre encore contrôlé par Assad, dont les jours sont sans doute comptés. Comme d’habitude, l’intervention occidentale au Moyen Orient aura servi à transformer une situation catastrophique en un désastre total, et les appels à l’intervention contre Assad n’ont qu’un résultat possible: l’accélération de ce processus, et l’augmentation du flux de réfugiés.

C’est sans doute pourquoi François Hollande semble avoir décidé, cette semaine, d’intervenir militairement en Syrie… contre Daech (2). Pour l’instant: «En Syrie, la France fournit conseils et armes aux rebelles « modérés ». « L’action militaire de la France au sein de la coalition internationale contre Daech est très limitée en terme de ressources avec notamment sept avions Rafale pour les bombardements. Cela ne modifie en rien la situation sur le terrain » indiquait récemment l’islamologue Mathieu Guidère à Challenges.» (3). Ce sera malheureusement beaucoup trop peu, beaucoup trop tard.

Plutôt que de gaspiller ses ressources à bombarder des pays au petit bonheur la chance et sans effet notable, un jour contre Assad et le lendemain contre Daech, la France ferait mieux de regarder la situation en face: après avoir grandement contribué au chaos local en détruisant la Libye et en soutenant les rebelles anti-Assad qui ont ouvert la porte aux islamistes, elle va devoir ramasser les morceaux et gérer un flux conséquent de réfugiés. Après avoir « merdé’ politiquement, stratégiquement, militairement, la France a encore une possibilité de ne pas trop merder humainement en mettant en place des solutions d’accueil à la bonne échelle, durables et dignes.

 

(1) Key lawmakers have moved to slash funding of a secret CIA operation to train and arm rebels in Syria, a move that U.S. officials said reflects rising skepticism of the effectiveness of the agency program and the Obama administration’s strategy in the Middle East.

The House Intelligence Committee recently voted unanimously to cut as much as 20 percent of the classified funds flowing into a CIA program that U.S. officials said has become one the agency’s largest covert operations, with a budget approaching $1 billion a year.

(2) http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/09/05/francois-hollande-envisage-de-frapper-l-etat-islamique-en-syrie_4746746_3218.html

(3) http://www.challenges.fr/politique/20150905.CHA9044/francois-hollande-envisagerait-de-frapper-l-etat-islamique-en-syrie.html

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