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La liberté d’expression est souvent symbolisée par une citation célèbre attribuée à Voltaire:  « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Sauf que Voltaire n’a jamais dit cela, mais le symbole est resté. Symbole aujourd’hui troué de toutes parts, étendard déchiré et méconnaissable d’un pilier en voie d’effondrement de la civilisation occidentale.

Je dis « civilisation occidentale » car il faut bien admettre que les autres modes civilisationnels ne placent pas la liberté d’expression au centre de leurs projets. On y trouvera plutôt la nécessite ontologique de la soumission – à la religion, à l’autorité politique, clanique ou tribale – au nom de l’Ordre, du Progrès de la Nation. On a bien vu à quelle vitesse la parenthèse du printemps arabe s’est vite refermée, après qu’en Chine la parenthèse de la liberté d’expression se soit refermée le jour même de son éclosion place Tiananmen. La liberté d’expression, dans les faits, ne fait pas partie des droits humains universels et plutôt que perdre son temps à vouloir l’exporter à coups de fusil là où personne, ou presque, n’en veut, il vaudrait mieux faire l’effort de la défendre ici.

femenCe qui me ramène au titre ci-dessus: on fait grand cas depuis quelques jours des élucubrations moranesques sur la race blanche et sur les discours misogynes des prédicateurs islamistes lors d’un certain salon de la femme. Les appels à « mais que fait la police? » sont nombreux. Cela me sidère. Tout comme me sidèrent la vendetta de l’Etat français contre Dieudonné, les lois mémorielles, l’affaire du Commandant de gendarmerie Matelly (1), l’attitude de l’Etat envers Edward Snowden et les trop nombreux exemples du recul de cette valeur fondamentale qui marque la frontière entre la possibilité de la démocratie et la certitude de la dictature.

valls-assembleeCar la dictature c’est avant tout l’interdiction des opinions qui ne sont pas celles du pouvoir dominant, et faire appel à l’interdiction des opinions racistes, islamistes ou autres sous prétexte qu’elles sont « contraire à nos valeurs » est un oxymore: Nos valeurs sont avant tout la liberté d’expression, à chacun ensuite de faire le tri. A charge de l’Etat de donner à chacun les moyens intellectuels de faire ce tri, de se faire sa propre opinion et donc de devenir citoyen. L’argument implicite de l’Etat quand il s’érige en « défenseur des valeurs de la République », comme aime si bien dire Manuel Valls, n’est autre que l’idée que « le peuple » est incapable de faire ce tri par lui-même, qu’après avoir « mal voté » il est coupable de « mal penser » et qu’il faut donc le « guider » sur le droit chemin. Bonjour Staline, bonjour Mao. Mais aussi bonjour Vincent Bolloré, bonjour Patrick Cohen, fossoyeurs parmi tant d’autres de la liberté d’expression. La vraie.

Donc non je ne suis d’accord avec ni Morano ni les islamistes, mais leur droit à la parole est sacré et c’est à chacun d’en tirer ses propres conclusions. Vouloir les interdire ou les punir est non seulement, à mon avis, inacceptable par principe mais est en plus totalement contre-productif: permettre à ces gens de revêtir l’habit du martyr et les envoyer dans la clandestinité augmentera grandement leur attractivité pour ceux et celles qui s’estiment lésés par « le système ». Pire encore, leurs propos ne pourront plus être renvoyés à la fosse commune sous l’effet d’une contre-argumentation éclairée et publique, se propageant alors sans obstacles dans l’underground de la fachosphère pour les uns, l’islamosphère pour les autres.

Aux USA, l’appel de certains à faire usage de la loi anti-mafia, dite loi RICO, contre les « climato-sceptiques » est un exemple caricatural de ce tropisme manichéen qui nous menace. Les lois mémorielles françaises sont du même acabit. Rien d’étonnant à ce que de nombreux intellectuels s’y opposent, non parce qu’ils sont révisionnistes mais parce qu’il sont bien conscient de la fondamentale inacceptabilité d’une telle législation. (2)

Souvenons-nous qu’en 2009 la Cour Européenne des Droits de l’Homme avait retoqué la justice française qui avait cru de son ressort d’interdire le livre du général Aussaresse sur les exactions de l’armée française en Algérie. La CEDH avait à l’époque justifié son jugement ainsi: ” la liberté d’expression vaut non seulement pour les « informations » ou « idées » considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent.” (3)

Notes:

(1) http://secretdefense.blogs.liberation.fr/2010/03/25/le-commandant-matelly-vire-de-la-gendarmerie/

(2) http://www.lph-asso.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=12%3Aappel-des-juristes-contre-les-lois-memorielles-novembre-2006&catid=4%3Atribunes&Itemid=4&lang=fr

(3) https://zerhubarbeblog.wordpress.com/2009/01/19/question-de-liberte-dexpression-decision-de-la-cour-europeenne-des-dh/

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