En novembre dernier, à la veille des attentats, je commentais l’argumentaire publié par Manuel Valls justifiant une politique sécuritaire en se fondant sur la philosophie de Thomas Hobbes: le peuple remet ses pouvoirs au Souverain en échange de la sécurité censée lui permettre la réalisation de ses désirs (1). Justifiant, de ce fait, l’abrogation des libertés et des espaces susceptibles de remettre en question la légitimité dudit Souverain.

Selon John Christopher Barry, écrivant dans le n° 30 du magasine Inflexions (2): Le mélange des genres entre l’État de droit et l’état d’exception, depuis la guerre déclarée contre le terrorisme, ne fait pas bon ménage. La sûreté individuelle des citoyens face à l’arbitraire de l’État, héritage de la Révolution française, se voit fragilisée en faveur d’un pouvoir discrétionnaire étatique renforcé et omniscient.

Il ajoute: Conjointement à ce modèle étatique accentué dans sa fonction policière, le modèle économique fordiste et d’État-providence est mis à mal par une politique néolibérale au service d’une finance transnationale, émancipée de la souveraineté des États, mais qui s’appuie cependant sur eux pour imposer sa loi. L’État politiquement émasculé, mais juridiquement proactif, aura pour mission de favoriser une privatisation toujours accrue du champ social « afin de transformer la société en cité radieuse du capital »

etatpredateurlivreCette dérive de l’Etat au profit de quelques puissants intérêts particuliers est également au coeur du livre de l’économiste James K. Galbraith, L’Etat Prédateur, présenté sur ce blog en 2010 (3), qui décrit la capture des administrations publiques par la clientèle privée d’une élite au pouvoir. Galbraith lie ce phénomène à la ré-emergence de la « classe de loisirs » théorisée par Thorstein Veblen, mais ce phénomène s’inscrit aussi dans la logique de Hobbes – et donc des promoteurs d’un pouvoir totalitaire tels Valls, Poutine, Netanyahou ou al-Sissi – que Hannah Arendt décrivait ainsi::  L’insistance de Hobbes à faire du pouvoir le moteur de toutes choses humaines […] découlait de la proposition théoriquement irréfutable selon laquelle une accumulation indéfinie de biens doit s’appuyer sur une accumulation indéfinie de pouvoir. […] Le processus illimité d’accumulation du capital a besoin de la structure politique “d’un Pouvoir illimité”, si illimité qu’il peut protéger la propriété croissante en augmentant sans cesse sa puissance .

Hobbes insiste : On ne peut pas se contenter d’un pouvoir modéré : mais plutôt on ne peut pas rendre sûrs, sinon en en acquérant davantage, le pouvoir et les moyens dont dépend le bien-être qu’on possède présentement.  Il souligne ensuite que ce pouvoir de sécurisation doit s’exercer aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des États. De là vient que les rois, dont le pouvoir est le plus grand de tous, tournent leurs efforts vers le soin de le rendre sûr, à l’intérieur du pays par des lois, à l’extérieur par des guerres . (2)

La réalisation d’un monde régit selon les préceptes de Hobbes est clairement en cours: l’omniprésence étatique à travers la surveillance généralisée, la tentative par le pouvoir d’imposer l’Etat d’exception sur le long terme (ce que l’équipe Bush réalisa aux USA avec le Patriot Act) entérinent un modèle étatique à l’exact l’opposé de celui issu du contrat social post-révolutionnaire qui fondait son principe politique sur l’inviolabilité des droits de l’individu face aux prétentions absolutistes de l’État. Aujourd’hui, le refus de la soumission à l’espionnage étatique systématique est assimilé à de la délinquance!

GAVDans le même registre, la notion de « dangerosité » est devenue prépondérante: toute personne utilisant le réseau TOR ou ayant fait des recherches sur des méthodes de protection de sa vie privée peut se retrouver fichée, à son insu, sur une liste KST (known or suspected terrorist), une fiche S ou une liste d’interdiction de vol.  Pour Mireille Delmas-Marty, titulaire de la chaire « Études juridiques comparatives et internationales du droit » au Collège de France, cette dérive sécuritaire n’est pas le propre des États-Unis, mais se retrouve aussi dans les pratiques et les juridictions déjà amorcées avant le 11 septembre 2001 dans la plupart des pays européens, que ce soit l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Belgique ou les Pays-Bas. Au départ de sa réflexion, « la loi française relative à la rétention de sûreté, adoptée le 25 février 2008, qui permet de maintenir un condamné en détention après exécution de sa peine, pour une durée d’un an renouvelable indéfiniment, sur le seul critère de sa dangerosité » . Selon le ministre de la Justice de l’époque, ce n’est pas une peine. Elle est prononcée par des juges, mais elle ne repose pas sur la culpabilité de la personne. Elle ne sanctionne pas une faute. Elle repose sur la dangerosité. […] C’est une mesure préventive . On en arrive à cette situation inédite d’une décision de justice qui ne repose pas sur un délit commis par une personne et que l’on sanctionne, mais sur une confusion entretenue entre culpabilité et dangerosité supposée qui aboutit à reconnaître à l’État un pouvoir illimité pour mettre l’individu en détention pour une durée indéterminée. (2)

La logique est claire: au nom de la sécurité de tous, personne ne doit échapper au regard inquisiteur de l’Etat. Si, encore, l’Etat était réellement à l’image de la volonté du peuple on pourrait argumenter que le peuple à fait le choix, même illusoire, proposé par Hobbes & Cie, de remettre tous ses droits au Souverain en échange de la garantie de sa sécurité. Mais la démonstration est faite par ailleurs que l’Etat ne représente pas le peuple, il représente la clientèle privée de l’élite au pouvoir. Aucun peuple n’a voulu nos quinze années de guerre au Moyen-Orient motivée par l’accès au pétrole et la vente d’armes. Aucun peuple n’a demandé la création et le financement par nos services secrets d’entités terroristes, ayant débouché aujourd’hui sur Daech. Aucun peuple n’a demandé la destruction de la Libye par la France sarkozyste en 2011, aujourd’hui le nouveau bac à sable du terrorisme islamiste. Aucun peuple n’a demandé à ce que des millions de syriens, irakiens, kurdes, afghans, éthiopiens ou érythréens aient à s’enfuir de chez eux, et pour certains à venir se perdre dans les camps boueux du Nord-pas-de-Calais (4).

ferguson-missouri-9Dans tous les cas, le système de pouvoir qui fait l’Etat relève en grande partie de sa capacité policière à faire régner l’ordre au sein de la « colonie » qu’est devenue son propre territoire. La transformation de la police en force d’occupation est à l’oeuvre aux USA et dans de nombreux pays depuis des années, et le même phénomène s’intensifie rapidement ici en France. Le sociologue Mathieu Rigouste en fait une intéressante analyse dans son récent ouvrage La Domination Policière – une violence industrielle, paru en 2012 aux éditions La Fabrique. Rigouste montre comment l’expansion du marché international de la violence encadre la diffusion des doctrines de la contre-insurrection et permet de les appliquer à l’intérieur des métropoles impériales.
Cette enquête, fondée sur l’observation des techniques et des pratiques d’encadrement et de ségrégation depuis ceux qui les subissent et les combattent, montre comment est assurée la domination policière des indésirables, des misérables et des insoumis en France (5).

Nous sommes clairement face à des pouvoirs illégitimes et violents, et l’Etat totalitaire que ma génération a cru voir disparaître, en Europe du moins, à la chute du Mur de Berlin en 1989 est en train de prendre sa revanche sous une autre forme. Le terrorisme sert cet Etat, la violence justifiant toujours plus de « sécurité » et la prolongation ad vitam de l’Etat d’urgence si cher à nos « représentants ». Le terrorisme islamiste ouvre la porte au terrorisme d’Etat en un cercle vertueux que nos élites ont bien compris et dont elles comptent bien profiter.

Face à cela, il nous reste l’opposition non violente: le refus de collaborer à l’assise du pouvoir au travers de la farce électorale, le refus des débats stériles genre déchéance de nationalité qui ne servent qu’à noyer le poisson, le refus du politiquement correct (merci Elisabeth Badinter) et le refus du communautarisme en tant que provocation déstabilisatrice au profit de quelques uns.

 

Notes:

(1) https://rhubarbe.net/2015/11/12/manuel-hobbes-ou-la-legitimation-du-leviathan/

(2) http://inflexions.fr/breves/du-delinquant-a-lennemi

(3) https://rhubarbe.net/2010/05/16/letat-predateur/

(4) https://rhubarbe.net/2016/01/15/camp-de-grande-synthe/

(5) http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=729

2 réflexions sur “L’Etat d’urgence, le chausse-pied totalitaire

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