Être ou ne pas être… un tolérant.

La montée des communautarismes en Europe pose de sérieuses questions aux occupants traditionnels de nos contrées baignées, en grande majorité, dans un environnement civique prônant un haut niveau de tolérance. Cette tradition n’est pas ancienne, on peut dire qu’elle date de la fin de la Seconde Guerre Mondiale où le décompte des horreurs a engendré la Charte des Droits de l’Homme et l’obligation pour tout un chacun de tolérer l’autre, même s’il ne l’aime pas. La tolérance mutuelle garanti, sinon l’amour, du moins une certaine capacité à vivre ensemble à partir du moment ou tout le monde s’accorde sur un socle commun, un ensemble de règles valables pour toutes et tous qui garantissent, dans les faits, la possibilité du vivre-ensemble.

A partir du moment où certains refusent ces règles, et attendent que la société tolère ce refus au nom du droit à la différence communautaire/religieuse/ethnique ou autre, la société peut soit refuser (et faire preuve d’intolérance au nom du bien commun), soit accepter et en ce cas, à terme, accepter également sa propre disparition en tant que société tolérante. Ou la guerre.

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Karl Popper

Cet apparent paradoxe de la tolérance fut posé par le philosophe des sciences Karl Popper dans son livre paru en 1971, la société ouverte et ses ennemis, où il disait ceci (1):

La tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. (…) nous devrions revendiquer le droit de les supprimer (les intolérants), au besoin, même par la force (…) Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant.

Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple.

Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance.

L’argument est implacable, mais nécessite néanmoins un certain bornage car ce qui s’entend pas « tolérant » et « intolérant » est relatif au socle culturel sur lequel la distinction s’opère, socle lui-même généralement rattaché à un territoire donné. En d’autres termes, on ne peut pas considérer ce débat dans un contexte universaliste.

Popper s’exprimait évidement dans un contexte occidental reconnaissant les notions de démocratie, d’égalité homme-femme, d’égalité devant la loi, de liberté d’expression et de croyance, et d’émancipation individuelle. Les intolérants sont ceux qui refusent ce socle de base, mais il est évident que ce socle n’est pas universel, qu’il est particulièrement difficile à exporter au-delà de ses frontières actuelles, et qu’il est miné en son sein par la limitation de la liberté d’expression au profit du légalisme électoraliste faisant, de ce fait, le lit du communautarisme et… de l’intolérance.

La question n’est pas de savoir si toutes les civilisations se valent, allusion à une phrase fameuse de Claude Guéant en 2012 (2), mais de reconnaître les limites territoriales et temporelles de chaque forme de civilisation. Sans cela, on ne peut rationnellement empêcher les impérialistes occidentaux d’exporter la liberté (rires) à coups de fusil au Moyen-Orient, ni empêcher les islamistes d’importer la charia chez nous.

Ah, l’islam radical. C’est évidemment sur lui que se focalisent aujourd’hui tous les questionnements, les rejets et la question de la limite de notre tolérance vis-à-vis de leur intolérance. Mais l’islam prédateur n’est pas arrivé ici tout seul, le terrain était bien préparé par la montée des revendications communautaristes et leur instrumentalisation politicienne. En ce sens, l’intimité outrancière de certains « hauts responsables », comme on dit, avec une communauté spécialisée dans la victimisation a un effet délétère auprès de son éternelle rivale musulmane (3). De même, l’imposition par la loi d’une certaine Histoire officielle au travers des lois mémorielles bat en brèche le principe même de la liberté d’expression et la capacité de la société à se défendre par la contre-argumentation rationnelle. Les entorses à la laïcité au profit des musulmans, associées à l’application d’une laïcité intégriste dans le cas récent de l’interdiction des crèches dans les mairies (4), ne peux que révolter cette partie de la population attachée à son socle civilisationnel occidental traditionnel.

La phobie de l’islamophobie à l’oeuvre dans certains milieux intellectuels, dont Emmanuel Todd et Edwy Plenel seraient assez représentatifs, offre également une tête de pont à l’islamisme (et aux revendications communautaristes en général) au sein d’une certaine élite intellectuelle. Ces gens étant le plus souvent eux-même à l’abri de la confrontation réelle avec l’intolérance de l’autre, il leur est assez facile de dénoncer le fameux « amalgame ». Bien sur rien ne justifie de mettre dans le même panier le musulman, même radical, qui vit  sa religion dans le respect des lois et l’intégriste qui veut changer la loi à son profit, mais tant que le « bon musulman » n’agira pas pour éradiquer la vermine extrémiste en son sein, il s’exposera nécessairement à l’amalgame et devra, tôt ou tard, choisir son camp.

kamel daoudExemple, le journaliste algérien Kamel Daoud qui vient de démissionner de la profession journalistique, écœuré par les attaques de ceux que cet autre algérien, Karim Akouche, nomme les « intégristes de la tolérance » (5). Kamel Daoud, suite aux agressions de Cologne perpétrées en grande majorité par des musulmans nord-africains vivant sur place (et non des migrants), avait osé dénoncer la perversion du rapport homme-femme dans le monde musulman: L’Autre (le musulman) vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir… C’est une conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste par exemple. L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du ciel et d’un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme. (6)

Mots intolérables pour les chevaliers de la tolérance alors que, contrairement à eux, Kamel Daoud est confronté chaque jour à cette réalité. Sa crédibilité, en la matière, est évidemment autre que celles des journalistes de salons parisiens. Enfin me semble t’il.

Nous sommes tous, sans doute, l’intolérant de quelqu’un. Pas facile alors d’appliquer à bon escient la recommandation de Popper de ne pas tolérer l’intolérant, sans renier le socle culturel qui nous permet en premier lieu de définir ce qui relève du comportement acceptable. D’où la nécessité de cohérence. On ne peut pas, par exemple, interdire de parole des islamistes radicaux lors de salons musulmans et en même temps se réclamer de la liberté d’expression. Ni allouer des privilèges à certains groupes, telles les femmes musulmanes requérant des heures de piscines « privées », et se réclamer de l’égalité entre les sexes.

L’intolérance à l’intolérant ne doit pas s’exercer contre les paroles et les opinions (ça, c’est le travail de la pensée et de l’argumentation au sein de la société civile, et cela devrait être la mission principale de l’Education Populaire), elle ne peut s’exercer que contre les actes et les comportements. Sinon, on donne à l’intolérant l’arme qu’il recherche: la légitimité de la limitation de la liberté d’expression et, partant, de la liberté tout court. Et cela, malheureusement, nos « élites » politiques et intellectuelles semblent (ou préfèrent) ne pas le comprendre, appelant à cette limitation des libertés, pour les uns au nom de notre  « sécurité » au travers de l’état d’urgence, pour les autres par ce que Kamel Daoud appelle (je paraphrase) la sommation inquisitoire: l’obligation d’être « pour » ou « contre ».

L’hypocrisie de cette soi-disant élite, le bricolage opportuniste et politicien de la Constitution à des fins purement électoralistes font le lit des communautarismes: l’intelligence devient suspecte (Manuel Valls: « expliquer c’est presque excuser« ) et l’accusation « anti- » quelque chose plane sur toute critique. La seule chose qui marche, c’est la revendication à titre communautaire/ genré/religieux/ethnique car elle alimente la fragmentation sociale dont l’élite bénéficie directement: diviser pour régner.

Il faut arrêter de tolérer le démantèlement, par un légalisme abusif, des outils permettant à la société de lutter contre les intolérants, arrêter de tolérer la notion de délit d’opinion, arrêter de tolérer ces comportements intolérants qui s’auto-justifient au nom du droit à la différence, arrêter de tolérer la politique du toujours pire. Avant de nous retrouver tous soumis à l’une ou l’autre forme de dictature.

 

 

Notes:

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_la_tol%C3%A9rance

(2) https://rhubarbe.net/2012/02/08/lidee-de-valeur-dune-civilisation-a-telle-un-sens/

(3) https://rhubarbe.net/2015/02/17/valls-et-les-valeurs-de-la-republique/

(4) https://rhubarbe.net/2015/11/27/interdiction-des-creches-ou-comment-se-tromper-dennemi/

(5) http://www.causeur.fr/plenel-todd-charlie-36761.html

(6) http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html#odDKrDgTI2EGqOwU.99

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008: sciences, société, politique... Indécrottable indépendant ayant travaillé dans la vidéo et l'informatique industrielle. Actuellement dans la photo (www.vincentverschoore.com).

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