Le réalisateur Gilles Balbastre était l’invité, hier soir à Cluny, d’une coproduction Cinépause / Cluny La Nuit avec au programme deux documentaires et une interview filmée de Frédéric Lordon, économiste « alternatif » star du mouvement #NuitDebout. Interview intitulée « Les temps modernes ».

Gilles Balbastre est surtout connu pour son documentaire de 2012 Les nouveaux chiens de garde (1), une critique féroce de l’entre-soi politico-médiatique ayant transformé les médias de masse en un organe de propagande au service du grand capital et de la politique professionnelle. Film jouissif autant qu’éclairant que j’ai eu la chance de découvrir en 2014 à Boulogne-sur-Mer lors d’une soirée ATTAC, en présence du réalisateur.

Les deux documentaires d’hier soir, fort intéressants mais qui ne font pas l’objet de ce billet, portaient l’un sur l’état du réseau ferroviaire du Nord-pas-de-Calais, Vérités et mensonges sur la SNCF et l’autre sur la vie et la mort (et leurs conséquences sociales) de l’entreprise de peignage de laine Dewavrin à Roubaix puis à Auchel: Fortunes et infortunes des familles du Nord. (2)

En fin de soirée fut projeté la première partie de l’interview de Frédéric Lordon « Les temps modernes », cette vidéo ainsi que la seconde partie étant visibles sur le site du réalisateur nada-info.fr mais que je replace ici et dont je conseille le visionnage dès que vous avez une heure de libre (34 minutes par vidéo):

L’aspect peut-être le plus provocant dans la première partie est la démonstration de l’innocuité politique des inégalités, fausse critique par excellence servant à masquer le vrai problème qui est la prédominance du salariat ou, plus précisément, je cite: « dans le rapport salarial, ce dont il est question au premier chef, ce ne sont pas les inégalités de revenu ou inégalité monétaires, c’est l’inégalité politique du rapport salarial en tant qu’il est un rapport de domination« .

En effet, la réalité des inégalités de revenus, même la plus outrageante, est perceptible par tous chaque jour, que ce soit en se baladant en rue, en lisant Paris Match ou en regardant la télé, sans que cela ne génère le moindre mouvement de révolte. Au contraire, on peut argumenter que pour une grande partie de la population l’existence de ces inégalités est le signe d’une possible amélioration de leur propre vie. Cette façon de voir est d’ailleurs centrale à la culture américaine par exemple.

Par contre l’existence du salariat vu comme un rapport de domination, ce qu’il est du simple fait qu’il implique par définition une notion de subordination de l’employé à l’employeur, mérite analyse. L’idée est loin d’être nouvelle et on peut en lire une critique par exemple sur le site marx21siecle.com (3). Le salariat, comme l’explique Lordon, a évolué depuis le 19ème siècle et de la simple location à l’employeur de la force humaine il est devenu au 21ème siècle un supposé lieu de plénitude, d’accomplissement de soi et d’accès aux conforts de la vie moderne. Un statut qui plus est protégé par le code du travail et c’est bien pour cela que les attaques à son encontre, au nom de la flexibilité ou autre du genre loi El Khomri, mènent le plus souvent au soulèvement des salariés et des futurs salariés, et aujourd’hui au mouvement #NuitDebout.

Mais il me semble difficile d’échapper à une contradiction profonde: d’un côté le salariat est fondamentalement un rapport de domination, une forme de servitude volontaire voir d’esclavagisme moderne, un facteur central de la marche du monde actuel. D’un autre côté ce même salariat est ce que les manifestants de type #NuitDebout ou syndicaux entendent non pas faire disparaître mais bien au contraire, renforcer. Tout le monde ou presque veut son CDI. Tout le monde ou presque veut être subordonné à vie à quelque employeur, si possible gros et puissant voir étatique, en échange d’une certaine sécurité matérielle.

Mais en même temps tout le monde ou presque veut changer le monde tout en restant salarié. Or je ne vois pas comment on pourrait changer quoi que ce soit si on ne s’émancipe pas, d’abord et avant tout, du poids de la subordination salariale, pierre angulaire de la configuration sociétale dite moderne.

Certains le font: les scoops sont un exemple de la possible migration d’une économie néo-capitaliste où les propriétaires de l’outil de production n’ont rien à voir (et même se foutent complètement) des utilisateurs de l’outil, vers une économie où l’usager en est lui-même copropriétaire du simple fait qu’il s’en sert pour produire quelque chose. Comme l’explique encore Lordon dans la deuxième vidéo, la repolitisation de la notion de travail réalisé en commun dans le contexte démocratique implique la démocratie économique: non plus une action une voix mais un homme/femme/machin, une voix. Autrement dit, la fin de la propriété lucrative des moyens de production.

Et c’est là où cela commence à devenir intéressant: la question serait alors non plus de comment renforcer le semblant de sécurité, via la soumission à l’employeur-propriétaire et un empilement kafkaïen de textes légaux, de ceux et celles ayant accès à l’emploi – tout en se désintéressant de ceux et celles n’y ayant pas accès et non représentés dans les cortèges contestataires -, mais de comment passer à une structure économique et sociale où il existerait une relation directe et horizontale entre celui/celle qui fait et la propriété, donc le contrôle mais aussi la responsabilité, de l’outil qui lui permet de faire. Ce qui n’est pas une posture anticapitaliste au sens premier du terme, car l’outil de production soit nécessite un capital pour son acquisition, soit constitue de lui-même un capital dont l’usager espère tirer une certaine rentabilité. Mais c’est un capital non spéculatif, directement contrôlé et sous la responsabilité de ses usagers.

Homo sapiens existe depuis 200 000 ans, il serait peut être temps de songer sérieusement à s’émanciper de la domination du plus fort, du réflexe de la gamelle et du bâton. La convergence des luttes, ce n’est pas la convergence des futurs employés et des syndicats des employés actuels pour encore plus de salariat et de lutte des classes. La convergence à faire émerger est celle des principes de l’économie coopérative, des monnaies indépendantes non spéculatives, du principe du « commun » et d’un filet de protection contre la misère que notre niveau de productivité nous permet de garantir – ce qu’on appelle souvent le revenu de vie (4). Ceci allant évidement de pair avec une rénovation du politique faisant table rase des ineptes magouilleurs qui trustent actuellement toutes les allées du pouvoir (les cinglés enfermés à double tour dans le poste de pilotage, dixit Lordon), au profit d’une réelle représentation sous contrôle continu des citoyens.

Utopie? A en croire Lordon toujours (vidéo 2, autour de 16:00), la critique de la pensée néolibérale existe à présent au sein même de ses plus imposantes citadelles: au FMI, à l’OCDE, dans le magazine néolibéral The Economist existent des courants de pensées et même des écrits remettant en cause des éléments du dogme: non, la baisse des impôts des plus riches ne se compense pas par une augmentation des revenus fiscaux du fait d’une très théorique augmentation de l’activité économique. Non, la déréglementation et la flexibilité du travail n’impacte pas de manière significative la performance économique. Non, la croissance des inégalités n’entraîne pas la croissance économique – cela pourrait même être l’inverse. Tout cela est bien entendu sujet à discussion et je ne crois certainement pas qu’un matraquage fiscal combiné à la soviétisation du marché du travail (zéro flexibilité et le même salaire pour tous) soit une proposition économiquement et socialement intéressante, mais la loi de la jungle non plus.

Comme le dit Gilles vers la fin de la seconde vidéo, il faut arriver à sortir du cadre de discussion imposé par les médias et leurs donneurs d’ordre. En l’occurrence, sortir du débat enfermé dans le cadre du système salarial actuel pour l’insérer dans le cadre d’une réelle démocratie participative. Ou encore, comme le dit Lordon of course, il ne s’agit plus de dire ce que nous ne voulons pas (ou, plus prosaïquement, ou nous nous mettons les réformes dont nous ne voulons pas) mais de dire ce que nous voulons. Un vrai mouvement politique transformateur fonctionne aux deux ingrédients que sont la colère et l’espoir. S’il y a juste la colère et le refus cela finira pas se perdre dans les sables et tout le monde fera retour à l’écurie. Par contre s’il y a la perspective d’un débouché alors là oui il peut se passer quelque chose. Mais encore faut-il en avoir l’idée claire et distincte.

De ce constat frappé du sceau du bon sens Lordon fait une proposition qu’il nomme République sociale, un concept issu de la révolution de 1848 et qui implique une forme de démocratie totale: non plus un vote tous les cinq ans mais une forme de participation continue à tous les étages: national, local, lieu de travail, etc…

Développer une idée de ce que nous voulons de manière claire et précise, voilà un challenge intéressant. Si cette idée se révélait de plus réalisable et praticable dans les faits, donc bien plus qu’une position idéologique aussi claire et précise soit-elle, ce serait encore mieux.

 

Notes

(1) http://nada-info.fr/site/300/

(2) http://donzydocumentaires.free.fr/

(3) http://www.marx21siecle.com/lesalariat.php

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Revenu_de_base

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