Quelque part dans le Sud Soudan? Pas du tout, mais à quelques kilomètres au nord-ouest de Béthune se niche un camp accueillant entre cent et deux cent migrants, aujourd’hui majoritairement en provenance de l’Érythrée. Peuplé principalement de jeunes hommes, sans électricité ni eau courante, c’est un camp de passage pour ceux et celles qui tentent, chaque nuit ou presque, de monter à bord de véhicules en direction de Calais. 

_D7S4803_NFJ’y suis passé cette semaine pour une livraison de victuailles données par l’association ASFI de Grande-Synthe. Plusieurs associations, dont des anglais, interviennent régulièrement sur le camp pour amener de l’eau et de la nourriture. Un service douche est organisé une fois par semaine. Les téléphones des visiteurs sont sollicités pour passer des appels au pays, les migrants sur place ne pouvant recharger les leurs faute de générateur.

La journée, les gens sur place mangent et se reposent. La nuit ils cherchent à passer vers l’Angleterre. Engager la conversation n’a pas été très facile, d’autant que les Érythréens se méfient fortement des gens portant appareil photo en bandoulière et leur posant des questions. Vu les possibilités de représailles de la dictature érythréenne sur les familles restées au pays, voir sur eux-mêmes par agents locaux interposés, on les comprends. J’ai néanmoins pu parler à « Alex », un jeune de 26 ans ayant déserté de la conscription militaire obligatoire dans son pays, réfugié au Soudan avant de tenter la grande aventure européenne. En plus d’un anglais correct appris à l’école et de l’arabe appris au Soudan, il parle quatre des neufs langues en vigueur en Érythrée. Il est arrivé en Italie en début d’année via la Libye, l’un des trois survivants d’une embarcation partie avec vingt personnes à bord… Le bateau contenait un bidon de quelques dizaines de litres d’eau, dans laquelle les passeurs ajoutent un peu d’essence pour la rendre quasi imbuvable et donc en limiter la consommation. La traversée a duré vingt jours, le bateau étant tombé en panne de GPS puis de carburant.

Alex est arrivé à Norrent-Fontes voici deux mois, et il tente presque chaque soir de trouver un camion pour passer clandestinement en Angleterre, où il compte faire une demande d’asile. Et pourquoi pas en France, lui ai-je demandé. Parce que pour lui le délai d’attente pour une réponse est beaucoup trop long (il faut effectivement compter une année, voir plus si recours), l’issue incertaine, et c’est un temps pendant lequel il est en outre impossible de travailler. Il craint également de devoir affronter trop longtemps ce qu’il ressent comme un racisme à peine voilé de la population locale, et pas seulement de la police. Le camp subit de temps à autres, en plus des descentes de flics, des attaques par des gens en civils qui arrivent la nuit pour les caillasser.

Nous revoici encore et toujours face à une situation ubuesque, fruit de l’ineptie et de l’hypocrisie politicienne franco-anglaise, qui réduit des milliers de jeunes gens courageux arrivés ici au péril de leurs vies au statut de rats des champs cherchant chaque nuit à forcer le passage vers un avenir digne de ce nom. Alors qu’il suffirait de les laisser passer et de laisser les anglais gérer ce flux eux-même, sur place. On éviterait ainsi toutes ces misères, tous ces dangers, tous ces coûts inutiles pour transformer Calais en une forteresse de barbelés. Cela ne veut pas dire que tous ces migrants accéderaient au statut de réfugié en Angleterre, chaque pays restant souverain sur les critères de sélection en matière d’immigration, mais au moins ils pourraient en faire la demande sans devoir risquer leur vie, des mois durant, à tenter de passer cachés entre deux essieux de camion.

Je pense que les historiens du futur n’auront pas d’explication à cette situation débile, autre que le signe de la profonde dégénérescence morale et intellectuelle de la clique politicienne de notre époque.

 

Une galerie photo du camp est disponible ici: http://www.vincentverschoore.com/#!Camp-migrants-des-NorrentFontes/rj2i1/5735a1db0cf21b2e94b364ac

 

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