Cet été, burkinez à la plage!

L’observation des débats et actions en justice cet été autour du fameux burkini photographie de manière intéressante l’état du débat public dans ce pays. En premier lieu elle montre que la possibilité de débat existe toujours bel et bien malgré la provocation et la manipulation des uns et des autres. C’est déjà pas mal.

Ensuite, que la question fondamentale sur la nature et la signification de l’accoutrement en question ayant trouvé une réponse en droit – il ne signifie rien qui tombe sous le coup de la loi, dixit le Conseil d’Etat, allant en cela à l’encontre du tribunal administratif de Nice qui avait, lui, validé les arrêtés anti-burkini en arguant de la revendication identitaire islamiste du vêtement et de l’inacceptabilité d’un tel abaissement du statut de la femme (obligée de se couvrir même à la plage) dans une société démocratique – il reste à lui trouver une réponse politique et sociale.

La décision du Conseil d’Etat, arguant que l’inexistence de troubles à l’ordre public associés au burkini interdit de fait son interdiction au motif de troubles à l’ordre public, a dû mettre en pétard un certain Manuel Valls qui militait pour son interdiction et qui avait déjà réussi, sur base du même motif fallacieux, à faire interdire par ce même Conseil d’Etat, début 2014, les spectacles de Dieudonné. (1)  Allez comprendre mais ce coup de canif, associé la désobéissance de sa ministre de l’éducation NVB (qui, elle, est d’office pour la liberté burkinaire), a poussé le sieur Valls à se fendre d’un billet sur sa page Facebook (2) dans lequel il dit, en gros, qu’il compte résoudre le problème de l’islam politique, illégitime par définition et à dissocier de l’islam religieux qui reste lui légitime comme toute autre religion, en mettant sur pied l’équivalent musulman de l’Eglise catholique, l’Islam de France, qui aura pour tâche d’édicter aux musulmans de France les règles inhérentes au modèle laïc et républicain. Bonne chance…

Deux camps s’affrontent sur cette question burkinique, et j’ai des amis des deux côtés, chacun(e) armé(e) d’arguments parfaitement recevables et légitimes. D’où un premier constat: la laïcité, parfaitement efficace pour évincer du pouvoir temporel une structure reconnue de tous comme étant fondamentalement de nature religieuse, telle l’Eglise, se transforme en manteau d’invulnérabilité pour un mouvement politique protéiforme avançant sous couvert de religion: la laïcité lui garanti le droit d’exister, chaque nouvelle revendication ou provocation devant alors être traitée comme autant de cas particuliers à travers un droit qui n’est pas prévu pour cela. S’il n’existait que des extrémistes islamiques on désignerait cet islam en tant que secte et le droit actuel, extrêmement répressif vis-à-vis des sectes, permettrait de le combattre frontalement. Mais la frontière entre l’Islam légitime et l’islamisme étant parfaitement nébuleuse, la partie sectaire bénéficie de toute la protection offerte par le principe de laïcité à l’ensemble de cette religion. Bien vu les barbus.

Ce cadre posé, encore faut-il comprendre dans quelle mesure le burkini est un instrument de provocation politique, et un choix pour les femmes qui le portent. Le burkini fut inventé en 2004 par une musulmane australienne, Aheda Zanetti (3), qui cherchait un moyen de permettre aux filles musulmanes prudes de néanmoins faire du sport et notamment de se baigner. En effet, avant le burkini, ces filles soit ne faisaient rien, soit se débrouillaient avec un assemblage parfaitement inefficace, sportivement parlant, de survêtement ample et de voile. Et ne nageaient évidemment pas: nous avons tous vu sur les plages ces femmes, souvent mères de jeunes enfants, rester assises sous leur grotesque accoutrement sans pouvoir participer aux jeux aquatiques de leurs enfants et maris. Le burkini a changé la donne, ces femmes pouvant désormais participer à la vie des plages presque normalement. De ce point de vue, le burkini est un vêtement émancipateur permettant aux musulmanes des activités sportives et aquatiques auxquelles elles n’avaient tout simplement pas accès auparavant. Et contrairement à ce qu’insinue le sieur Valls dans son article présenté ci-dessus, le burkini n’est pas et n’a jamais été une burqa de plage: une burqa, par définition, recouvre le corps ET le visage. Mais bon, on sait tous que Manuel Valls a de sérieux problèmes de vocabulaire.

Bien entendu, de notre point de vue le problème n’existe que parce que les femmes musulmanes se couvrent, et qu’il suffirait qu’elle refusent cette obligation misogyne pour le faire disparaître, mais malheureusement quiconque s’est un peu penché sur les conditions de vie des femmes dans les communautés musulmanes françaises (ou occidentales en général) se rend rapidement compte que le choix revendiqué par ces femmes est trop souvent un choix entre l’obéissance et la mort – mort sociale certainement, et possiblement mort physique. Une femme non musulmane vêtue à l’occidentale risque déjà sifflets et agression si elle s’approche trop des zones communautarisées, mais une musulmane ainsi accoutrée a toutes les chances de se faire salement démolir par les babouins hurleurs et les branleurs intégristes qui y verront une preuve d’apostat – officiellement punissable de mort.(4) Pour elles, le burkini est évidement une libération, comme il peut l’être pour celles qui portent le voile par réelle conviction personnelle au sein d’environnements plus favorisés, et il y en a aussi. Le choix de ne pas montrer son corps en public, que ce soit d’ailleurs pour une femme ou pour un homme et pour une multitude de raisons possibles, me paraît relever de nos libertés fondamentales.

Reste alors le problème central de l’émancipation de la femme musulmane, qui à mon avis est une priorité politique de premier ordre. Mais ce n’est certainement pas en stigmatisant la femme en burkini que l’on fera avancer les choses et je dirais même: au contraire. Les femmes musulmanes sont bien plus souvent victimes que porteuses de l’intégrisme religieux et s’en prendre à elles plutôt qu’aux barbus est parfaitement contre-productif.

 

(1) https://rhubarbe.net/2014/01/06/la-valls-a-pas-mis-ltemps/

(2) https://www.facebook.com/notes/manuel-valls/assumons-le-d%C3%A9bat-sur-le-burkini/1125932284153781

(3) https://www.theguardian.com/commentisfree/2016/aug/24/i-created-the-burkini-to-give-women-freedom-not-to-take-it-away

(4) http://www.liberation.fr/france/2003/12/10/leur-voile-j-ai-envie-de-l-arracher_454783

 

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008: sciences, société, politique... Indécrottable indépendant ayant travaillé dans la vidéo et l'informatique industrielle. Actuellement dans la photo (www.vincentverschoore.com).

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