Alep selon l’ONU: Syrien ne bouge.

Ce 30 novembre M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies, s’est fendu d’un discours intitulé Alep est en train de tomber sous nos yeux  dans lequel il fustige l’action militaire sanglante sur Alep et en appelle à la communauté internationale, et en particulier à la Russie, à « rompre l’engrenage en cours – un engrenage dont le legs sera un pays dévasté, promis à des décennies d’instabilité, de violence et de terrorisme.« (1). Certes. C’est juste dommage, pour la France, d’avoir collaboré à la mise en marche de cet engrenage en prenant si rapidement parti pour les rebelles anti-Assad, qui se sont vite fait bouffer par les islamistes. On ne se serait pas mêlé des affaires internes de la Syrie qu’on en serait sans doute pas là. Non pas que le Bachar soit particulièrement sympathique mais il était reconnu comme le représentant légitime de la Syrie, qu’il est de facto redevenu. Donc tout ça pour rien, mais à quel prix!

N’oublions pas trop vite non plus que la Russie n’est intervenue que pour empêcher toute la Syrie de passer aux mains de Daech, chose que personne d’autre n’a voulu faire. Mais ni Assad ni Poutine ni les Iraniens n’étant des gentils, et ceux d’en face étant des vrais méchants, pleurnicher ne sert à rien et la logique de la violence ira jusqu’au bout: éradication totale de toute opposition, rebelle ou djihadiste. Avec des « dommages collatéraux », terme orwellien inventé par les US pendant la guerre du Vietnam, qui se comptent en milliers de vies.

On sait depuis les guerres de Tchétchénie que les Russes ne font pas dans la dentelle, plusieurs dizaines de milliers de civils ayant été tués là-bas, soit cinq à dix fois plus que le nombre de combattants ennemis. Mais en Irak le Iraq Body Count estime qu’entre mars 2003 et mars 2013 l’agression américaine à tué 174 000 personnes dont près de 40 000 combattants « seulement », soit un solde de 134 000 civils sur dix ans. Ceci ramené à la durée de l’intervention russe, on nage dans les mêmes eaux sanglantes (2).

C’est l’horreur, mais fallait y penser avant. C’est cette capacité à réfléchir plus loin que le bout de ses intérêts du moment qui distingue le vrai homme (ou femme) d’Etat de la bande de branleurs irresponsables et de mafieux qui nous mettent ce bordel depuis quinze ans. Dans la liste de ses regrets, François Hollande aurait pu mentionner la nomination de Laurent Fabius aux affaires étrangères, choix bien plus mortel que le débat sans queue si tête mais sans victimes sur la déchéance de nationalité.

Reste que l’ONU est censé être là pour, entre autres, mettre un cadre aux affrontements et s’interposer entre belligérants ayant perdu toute capacité de recul et de compromis, enivrés qu’ils sont par l’odeur du sang et de la poudre. Mais malheureusement cela ne marche plus dès lors que le conflit implique au moins un membre du Conseil de Sécurité, comme c’est bien évidemment le cas ici avec la Russie. D’autant que cette dernière n’a jamais caché son jeu, l’escadre Admiral Kuznetsov ayant fin octobre traversé la Mer du Nord, le Golfe de Gascogne puis la Méditerranée pour augmenter la force de frappe russe déjà en place en Syrie.

La carte « live » de la Syrie (3) montre que la coalition russo-syrienne est encore loin d’avoir reconquis l’entièreté du territoire syrien, et que la grande zone rebelle entre l’ouest et Alep, avec Idlib au centre, est sans doute dans le collimateur d’Assad. Toujours en dehors de toute implication de l’ONU, le double jeu de la Turquie supposément réconciliée avec les Russes risque de lui coûter cher: sous prétexte de combattre Daech elle a investi une bande du territoire syrien dans le but d’empêcher la jonction kurde et s’attaque directement au YPC, pourtant alliés de la coalition anti-Daech (opération Bouclier de l’Euphrate (4)).

On en a pas beaucoup parlé par ici mais le 24 novembre dernier, soit un an jour pour jour après le shootdown par les Turcs d’un avion de chasse russe sur la frontière turco-syrienne, un avion syrien bombardait une position turque près de al-Bab en Syrie, faisant plusieurs morts. Moscou nie officiellement toute participation mais il est évident que les avions syriens volent sous contrôle russe et que la date de l’attaque ne laisse aucun doute sur la nature du message de Poutine à Erdogan: oeil pour oeil dent pour dent, et ne vient pas me chercher en Syrie (5).

A cela s’ajoute le fait que la Turquie supporte les rebelles syriens face à la coalition russo-syrienne, tout comme le font les USA, ces derniers étant aussi du côté des Kurdes mais seulement s’ils restent à l’Est de l’Euphrate afin de ne pas entrer en conflit ouvert avec les Turcs qui, eux, associent les Kurdes aux terroristes… Bref, Erdogan qui se voit en faiseur de rois local et homme fort indépassable aux yeux du peuple turc, est en train de se mettre tout le monde à dos et risque, s’il ne se calme pas, de se prendre quelques belles claques du genre al-Bab.

La grande question était, jusqu’à présent, de savoir si Russes et Américains allaient se retrouver en confrontation directe sur les zones rebelles en voie de reconquête par Assad. Situation impossiblement dangereuse pouvant déborder vers un massacre à l’échelle planétaire, mais peut être désamorcée par l’élection de Trump. Ce dernier, en effet, dit vouloir intensifier la guerre contre Daech mais semble se ficher pas mal des rebelles syriens et veut collaborer, tant que possible, avec Poutine. On peut donc penser qu’une forme de collaboration russo-américaine va se développer à l’encontre de Daech en Syrie voire en Irak, et que la seule aide au rebelles syriens viendra des Turcs. Aide que Erdogan abrogera rapidement s’il en mesure le coût politique et militaire.

Cette vision d’un avenir quelque peu apaisé, malheureusement, risque de voler en éclats si la haine de Trump et de son staff, notamment le général Mattis nommé ce jour en tant que secrétaire à la Défense, vis-à-vis de l’Iran les pousse à affronter ce dernier, grand allié de Assad et donc, par extension, de Poutine… On se demande si on en sortira un jour.

 

Notes:

  1. http://www.franceonu.org/Alep-est-en-train-de-sombrer-sous-nos-yeux
  2. https://en.wikipedia.org/wiki/Civilian_casualty_ratio
  3. https://syria.liveuamap.com/en/time/02.12.2016
  4. https://rhubarbe.net/2016/08/31/operation-bouclier-de-leuphrate/
  5. http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/11/turkey-syria-russia-wants-ankara-stay-clear-al-bab.html

 

 

A propos Vincent Verschoore

Animateur de Ze Rhubarbe Blog depuis 2008: sciences, société, politique... Indécrottable indépendant ayant travaillé dans la vidéo et l'informatique industrielle. Actuellement dans la photo (www.vincentverschoore.com).

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