Julian Assange, fenêtre sur l’enfer du décor.

Voici une dizaine d’années que le site Wikileaks publie en accès libre des documents secrets en tous genres, récupérés par le biais de hackers ou de lanceurs d’alerte bravant les risques pour eux-même au nom du droit de savoir. L’un des plus connus étant Chelsea Manning, antérieurement connue sous le nom de Bradley Manning, soldat américain ayant révélé de nombreuses informations – et notamment la vidéo d’une attaque par un hélicoptère US, en juillet 2007, sur un groupe à Bagdad dont deux journalistes de Reuters. Manning fut jeté en prison à vie au terme d’une parodie de justice, pour être finalement graciée par Barack Obama peu de temps avant son départ – une des rares initiatives positives, sinon la seule, de ce dernier en faveur des lanceurs d’alerte, qu’il avait pourtant jurer de défendre.. 

Je résume ici la situation de Julian Assange sur base, notamment, d’un excellent article de John Pilger, The long ordeal of Julian Assange (1). Wikileaks et son fondateur, l’australien Julian Assange, sont donc depuis des années la bête noire de l’establishment mondial en général et US en particulier, qui supporte évidemment difficilement que les horreurs, la corruption et les basses manœuvres qu’il entretien apparaissent au grand jour. Le décalage entre un certain discours de nos gouvernants en faveur de la « transparence » et la réalité, celle où personne parmi nos pays occidentaux supposés basés sur le droit et la liberté, ne tend la main à des gens tels Assange ou Snowden, est impressionnant. Le premier est assiégé depuis cinq ans dans l’ambassade d’Equateur à Londres, le second à du chercher refuge à Moscou…

Julian Assange, donc. L’establishment US est prêt à tout pour le faire taire, Hillary Clinton ayant même publiquement parlé de le faire assassiner. Trump, comme Obama avant lui, a fait de son incarcération définitive une priorité. Mais il existe encore, aux USA, une loi dite First Amendment qui protège les éditeurs, journalistes et lanceurs d’alerte, y compris Wikileaks donc. Ne pouvant l’atteindre pour simple divulgation de faits, le ministère de la justice US a inventé des accusations d’espionnage, de vol, de fraude et de « conspiration » en général. Non seulement cela, mais en plus tout ce qui relève de cette accusation relève également du secret d’Etat, empêchant la défense d’Assange d’avoir accès au dossier. Procédure sans doute normale en Corée du Nord ou Arabie saoudite mais là nous sommes supposés être chez les défenseurs de la liberté…

Ne pouvant directement mettre la main sur Assange, en 2010 les américains ont fait pression sur la Suède, pays de résidence d’Assange, qui par ailleurs héberge les serveurs de Wikileaks (ou hébergeait, j’ignore ce qu’il en est réellement aujourd’hui), afin de le coincer sur une accusation de viol envers deux femmes. Le 20 août 2010, la police suédoise ouvre une enquête, amplement relayées par la presse, contre Assange. Le lendemain, la procureur en chef de Stockholm, Eva Finne, prend l’enquête en charge. Quatre jours plus tard, elle classe l’affaire sans suite, affirmant qu’il n’existe aucun indice d’un quelconque crime.

Entre alors en scène un politicien candidat aux élections pour le parti social-démocrate, Claes Borgstrom, qui reprend l’accusation et interpelle une autre procureur, Marianne Ny – une amie proche autant que politique. Le 30 août, Assange se rend à une convocation de la police et réponds aux questions qu’on lui pose. Il en ressort libre. Deux jours plus tard, pourtant, Ny réouvre le dossier, alors même qu’une des deux plaignantes venait de contredire l’accusation, affirmant ne pas avoir été violée. Au même moment, les services de renseignement suédois attaquent Wikileaks via un article, l’accusant d’être un danger pour les soldats suédois en action en Afghanistan (sous commandement US). Assange fut informé que le renseignement suédois (SAPO) avait été menacé par les américains de termination des accords de partage d’info si la Suède le protégeait.

Pendant cinq semaines, Julian Assange attendis en Suède que l’on vienne l’interroger. A terme, sans avoir été interrogé, on lui indiqua qu’il était libre de se rendre au Royaume-Unis, où le journal le Guardian publiait le dossier « Iraq War Logs » (2) basé sur les révélations de Wikileaks. Il était à peine parti que Ny lançait un mandat d’arrêt européen associé à une alerte rouge à Interpol, un niveau normalement réservé aux criminels dangereux et aux terroristes. Assange fut donc interpellé à Londres et passa dix jours dans la prison de Wandsworth, en confinement solitaire. Il fut libéré sous caution à hauteur de 340 000 livres, avec bracelet électronique, obligé de se rendre à la police une fois par jour et placé en résidence surveillée. Toujours sans chef d’accusation. Ses avocats, ayant fait remarqué que c’est Ny qui l’avait autorisé à partir, proposèrent au procureur suédois d’interroger Assange à distance, en visioconférence, dans un lieu équipé à cet effet couramment utilisé par les autorités aussi bien suédoises qu’anglaises. Ny refusa, demandant l’extradition vers la Suède. Assange demanda la garantie de ne pas être extradé vers les USA s’il se rendait en Suède. On la lui refusa. En décembre 2010 le journal The Independent  révéla que les autorités US et suédoises avaient discuté de son extradition vers les US. La collusion au mépris des droits légaux des « accusés » entre les deux gouvernement à été rendue flagrante dans plusieurs cas, pas seulement le cas Assange et, comme le disait Al Burke, éditeur du Nordic News Network, « la Suède se soumet constamment à la pression US en matière de droit civil. Si Assange avait été récupéré par la Suède il aurait pu se retrouver extradé aux USA peu importe ses droits légaux ».

Le 19 juin 2012, soit plus d’un an et demi dans l’attente d’une accusation formelle et sous condition de semi-séclusion, ayant épuisé tous les recours anglais (High Court puis Supreme Court) pour lever la menace d’extradition prévue pour fin juin 2012, Assange se rend à l’ambassade d’Equateur et y demande l’asile politique. Il lui est accordé le 16 août. Depuis lors, soit cinq années, il y est enfermé, l’ambassade constamment cernée par la police anglaise.  En février 2016, le Groupe de Travail des Nations Unies sur la Détention Arbitraire estime que Assange fait l’objet d’une détention arbitraire depuis le 7 décembre 2010 et doit être libéré. Les anglais et les suédois ne veulent rien entendre, malgré le fait que ces deux pays soient signataires des conventions internationales relatives aux droits de l’homme. Rien ne se passe.

Et le 17 mai 2017, coup de théâtre: Marianne Ny laisse tomber le dossier Assange. Sans en indiquer les raisons, mais sans doute par manque de munitions vu qu’aucune des deux femmes supposées violées n’a en fait porté plainte. Elles ont juste demandé qu’Assange soit testé pour le Vih mais ensuite manipulées par la police suédoise afin de constituer une accusation. Deux membres de l’association Women Against Rape (Les femmes contre le viol), Katrin Axelsson et Lisa Longstaff, écrivent: « Les allégations envers Assange sont un écran de fumée derrière lequel les gouvernements tentent de fermer Wiklileaks, auteur de révélations sur leurs plans secrets de guerre, de viols, de meurtres et de destruction. Ces autorités se fichent tellement de la violence contre les femmes qu’ils manipulent les accusations de viol comme ça les arrange ».

Assange n’a donc plus de dossier à charge venant de Suède mais l’Angleterre refuse de le laisser partir, l’accusant d’avoir violé sa mise en liberté provisoire en se réfugiant à l’ambassade d’Equateur. Il est assez clair que s’il ne l’avait pas fait, il serait en ce moment en tain de croupir, sans procès, dans une geôle US. Au pire, à Guantanamo ou carrément « suicidé ». Ceci peut encore durer longtemps. En tout état de cause, cette affaire symbolise l’enfer du décor: dans nos pays dits démocratiques et dits fondés sur l’Etat de Droit, les lois s’appliquent pour autant que l’on ne gène pas trop les puissants. Sinon, ça reste la loi du plus fort, la loi de celui qui tient le fusil contre celui qui creuse. Et, grâce au terrorisme largement sponsorisé par les pays fabricants d’armes, c’est la loi du fusil qui l’emporte de plus en plus: Etat d’urgence, lois renseignements, espionnage généralisé, détentions administratives: toutes choses profondément liberticides, anti-démocratiques, anti-droits fondamentaux mais au service de l’enfer du décor.

 

Notes

(1) https://consortiumnews.com/2017/05/20/the-long-ordeal-of-julian-assange/

(2) https://www.theguardian.com/world/iraq-war-logs 

Voir aussi:

https://rhubarbe.net/2017/03/16/letat-profond-et-autres-cancers/

https://rhubarbe.net/2015/04/29/services-secrets-marche-pied-vers-la-dictature/

https://rhubarbe.net/2010/08/24/wikileaks-crime-ou-journalisme/

 

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