De l’humour à l’humorisme.

Profitons de ce dimanche électoral d’un suspens flou qui devrait, selon les derniers sondages Collomb-rectaux et les généreuses bourses des magnats de la presse française, mettre sur orbite le sulfureux conte des Macrons et une nuits. Les chevaux de bataille de l’écurie Edouard de Saint-Philippe sont prêts, le maréchal Ferrand est à poste, le garde des seaux percés ne sais pas à quel Nyssen se vouer mais tant qu’on a la Goulard, hein, tout va, et un certain Le Drian à été nommé Ministre de l’Europe sans qu’un autre membre de l’UE soit au courant! On attend avec impatience la nomination du nouvel Empereur en dressant les tables chez Léon à Bruxelles. (1) 

L’occasion donc de sortir du bois un ver à la main et de me demander si je suis tout seul à avoir du mal, beaucoup de mal, au point de ne même plus les écouter et encore moins les regarder, avec les humoristes de radio et de télé qui ont fait leurs nids sur les ondes, aussi diverses que parfois avariées, des sévices publics et autres médias de propagande bien politiquement correcte.

Il fut un temps où je me levais d’un bon pied en écoutant la chronique de ma compatriote Charlène et ses confrères lors de la matinale de France Inter, émission entièrement destinée à l’humour. En effet il n’y a qu’à voir la page d’accueil de l’émission du 7/9 de Patrick Cohen, où il est écrit en gras « Deux heures pour explorer en profondeur toute l’actualité du jour » à côté de la photo du moraliste en chef, pour comprendre qu’il s’agit bien d’une émission humoristique. Mais pourquoi maintenant ce sentiment de léger dégoût en écoutant les diatribes parigot-bobo des unes et les montages pseudo-investigatifs entièrement à charge des autres? Ce matin par exemple Charlène se paie la tête des fachos de Génération Identitaire qui ont réussi à trouver 57 000 euros pour contrecarrer les efforts de sauvetage des migrants en méditerranée, alors que c’est exactement ce que font l’Etat français et l’Europe depuis des années, et ce avec notre argent. C’est quoi l’idée?

Réflexions qui m’ont fait tomber, au Festival du Mot (2), sur le petit livre de François L’Yvonnet « Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade », et dont le premier paragraphe du quatrième de couverture m’a immédiatement conquis: « Ce pamphlet est né d’un agacement, celui de voir parader sans vergogne, à longueur de médias, une ribambelle d’humoristes d’un nouveau genre, moins amuseurs que donneurs de leçons, moins ‘comiques’ qu’agents autoproclamés du Bien. »

La thèse centrale de L’Yvonnet, écrite un peu avant l’élection présidentielle de 2012, est que depuis le rapprochement de l’humour et du politique, à l’époque Coluche, s’est installée une mécanique d’intégration de ces deux univers pour, finalement, n’en faire plus qu’un. Le politique se pavane volontiers sur les plateaux des humoristes télé ou radio afin de gagner ses galons « d’humain comme tout le monde » en échange d’un humour critique de façade qui, en fait, avalise toute la ligne, plomb et flotteur compris.

Pour citer la fin du livre: « La dérision systématique et professionnalisée entre en résonance avec son objet. C’est d’un même rythme qu’ils s’enlacent, d’une même voix qu’ils s’expriment. La politique et l’humour ont versé dans le virtuel où tous les chats sont gris. Dès lors, il ne reste que le spectacle obscène du pouvoir et de l’argent célébrant leurs noces juteuses. ».

Un peu avant, ce petit passage auquel j’adhère complètement: «  »Ni rire ni pleurer, mais comprendre », disait Spinoza. Notre propos (celui du livre, sic) est motivé par l’agacement de voir parader sans vergogne une cohorte de bouffons que leur petit talent destinait plutôt à l’animation des noces et banquets, mais devenus par une sorte de déficit culturel, ou « critique », les impertinents du moment. ».

Mais qu’en est-il de l’humour lui-même? Selon l’auteur toujours:

« Les humoristes n’ont pas d’humour. L’humour est « une forme d’esprit, dit le dictionnaire Larousse, qui s’attache à souligner le caractère comique, ridicule, absurde ou insolite de certains aspects de la réalité ». Cette définition ne s’applique pas aux humoristes contemporains, dont le subterfuge rhétorique consiste à opposer une réalité, la leur, supposée bonne, authentique et honnête, à une autre réputée moche, trouble et glauque. Par un tour de passe-passe et de dédoublement, tels des curés, ils valorisent ce qu’ils sont par la déconsidération de ce qu’ils ne sont pas. Je ne suis pas celui que j’apostrophe, donc je pense sainement et suis intègre. ».

La définition de l’humour est chose complexe, une chose à laquelle s’est pourtant attaché cet autre compatriote, clunisois d’adoption comme moi et néanmoins ami, Etienne Moulron, dans son dernier livre « Petit éloge de l’Humour et du Savoir-Rire en attendant la mort », aux éditions du Petit Pavé, où il définit plusieurs types d’humour:

  • L’humour absurde, à la Becket ou Ionesco
  • L’humour cynique, « exprimant un certain mépris – voir un mépris certain – envers des personnes, des valeurs, et des pratiques sociales ciblées. ». Source du « rire jaune ».
  • L’humour scabreux qui « devient scatologique, fait fi des conventions sociales et des tabous, heurte sciemment les pudeurs et se veut choquant ».
  • L’humour satirique, qui se veut « redresseur de torts à sa manière puisqu’il cherche à dénoncer des injustices, à mettre en relief des incohérences et des contradictions’. En gros, Molière ou Charlot.
  • L’humour parodique, celui des imitateurs et des caricaturistes mettant « en évidence une situation, un enjeu, les qualités ou les défauts des grands, des riches et des célèbres de ce monde ».
  • L’humour noir, abordant des sujets où l’on ne rit pas habituellement. « Ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle », dit le magasine canadien Croc. Charlie Hebdo pourrait dire la même chose.
  • L’humour méchant, proche de l’humour noir, qui « s’en prend crûment aux personnes, aux mœurs et aux institutions pour en démontrer la vénalité ».

Les humoristes que critique L’Yvonnet piochent dans ces différents registres: Guillaume Meurisse semble pratiquer un certain cynisme à côté d’une Nicole Ferroni franchement satirique, et face à un Pierre-Emmanuel Barré carrément scabreux – pour ne donner que trois exemples connus de tous. Les formes sont respectées, mais pas la nature de la chose humoristique qui est devenue, de par son institutionnalisation, un canal de renforcement (ça revient toujours, donc c’est normal) des perversions qu’elle est censée démasquer.

Donc oui à « l’humour attitude » prônée par l’ami Etienne, mais pas au seul profit de la bonne conscience qui est plutôt l’affaire des religions. Tout comme les journalistes « embedded » dans les armées impérialistes nous montrent une image de la guerre soigneusement arrangée au profit de leurs donneurs d’ordres, les humoristes « embedded » de nos radios et télés servent aujourd’hui plus à préparer nos cerveaux aux discours et publicités qu’à nous amener à éteindre le poste et apprendre à penser par nous-même.

 

Notes

(1) Non? Ne cherchez plus: on dresse les nappes au Léon.

(2) https://rhubarbe.net/2017/05/29/rencontre-avec-le-festival-du-mot/

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